L'un des très rares exemples de bâtiment Art Nouveau en Europe de l'Est, mystérieusement victime d'un incendie dans la nuit du 13 avril. Photo: Dmitry Korostelyov.

 

Des bâtiments historiques russes, parfois classés, sont mystérieusement détruits ou victimes d'incendie de nuit... L'œuvre de promoteurs immobiliers sans scrupules, selon les défenseurs du patrimoine architectural russe. Pour eux, la ficelle est grosse : les promoteurs détruisent illégalement ces bâtiments gênants pour acquérir ensuite des sites à fort potentiel lucratif. Et alors que les autorités font peu de cas de ces destructions, ceux qui cherchent à en comprendre les raisons risquent leur vie.

 

A Ekaterinburg (centre de la Russie) par exemple, certains ont récemment commémoré la disparition nocturne d'un célèbre manoir, la maison Yarutin, retrouvé détruit le matin du 26 avril 2009. Non sans humour, ces nostalgiques ont placé une cabane faite de bric et de broc à côté du gratte-ciel qui a depuis été bâti au même endroit. Construite en 1890, cette maison Yarutin avait été occupée par un célèbre ingénieur de l'époque tsariste, Peter Yakovlevich Yarutin. Avant de disparaître, elle figurait sur les prospectus touristiques d'Ekaterinburg.

 

Les défenseurs du patrimoine ont une explication simple et efficace à la disparition de ces bâtiments historiques : les promoteurs immobiliers offrent des pots-de-vin aux autorités locales en échange de la déclassification de certains bâtiments protégés pour récupérer les terrains... Mais en cas d'échec, ils iraient tout simplement jusqu'à détruire les bâtiments gênants.

 

La situation a pris un tour tragique en mars, lorsque l'architecte en chef de Solikamsk (Sud-Ouest, dans les environs de Perm) a été retrouvée abattue devant son logement. Olga Karapetyan était connue pour son combat sans relâche en faveur de la protection des bâtiments historiques - comme l'église de l'épiphanie - et le respect de l'architecture traditionnelle dans le centre-ville. Son fils, et il n'est pas le seul, est persuadé qu'Olga a été tuée par un promoteur à qui elle avait refusé une autorisation de destruction.

 

Cette bicoque de plastique a été érigée pour protester contre la destruction de la maison Yarutin, à Ekaterinburg. Photo postée par "nucl0id" sur Livejournal.

 

L'église Spas-Vezhi était le plus important témoignage de l'architecture russe en bois. Bâtie en 1628, elle a brûlé en 2002. Photo diffusée par la libraire en ligne bibliotekar.ru.

 

Les ruines de la demeure Krugovsky, à Khabarovsk (Sud-Est), l'un des très rares exemples de l'Art Nouveau russe en bois, avant sa disparition le 13 avril lors d'un incendie nocturne. Photo de Dmitry Korostelyov sur Livejournal.

 

Le grand magasin Voyentorg (Moscou), un autre exemple du style Art Nouveau, avant (photo de gauche) et après (photo de droite) sa "reconstruction" en 2008. Les travaux ont permis de faire passer la surface commerciale du bâtiment de 16 000 à 72 500 m² malgré les critiques des architectes. Photo de l'association de défense du patrimoine Archnadzor, publiée sur Livejournal par "Melanholerik".

 

A Saint-Pétersbourg, la maison Hauswald sera bientôt détruite. D'après notre Observateur Konstantin, ni les conseillers municipaux, ni les responsables du ministère de la Culture ne se sont inquiétés de son sort. Photo disponible sur Wikipedia.

"200 bâtiments disparaissent chaque année"

Konstantin Michailov est le coordinateur du groupe anti-démolition Archnadzor (Surveillance architecturale).

On estime qu'environ 110 monuments historiques ont été détruits chaque année durant la décennie 1990 en Russie, et depuis c'est environ 200 par an ! Mais les statistiques précises manquent, et les autorités n'estiment pas le problème assez important pour établir une liste des monuments disparus. Mais certaines villes le font : en 2004, les autorités municipales de Perm ont dressé une liste de leur patrimoine historique, et ils se sont aperçus, l'an dernier, que 45 % des sites répertoriés avaient disparu depuis, en seulement cinq ans !

A Moscou, on a enregistré 680 destructions de sites historiques entre 1990 et 2006, et il y en a probablement eu bien plus. De toute façon, les bâtiments disparaissent partout, dans la capitale ou à Saint-Pétersbourg, à Kazan, Ufa, Nijni Novgorod, Astrakhan ou Samara.

 

Parfois, si une partie du site est endommagée ou comporte un risque pour le public, on va raser la totalité plutôt que d'engager des réparations ! C'est, par exemple, ce qui est arrivé aux quais Sadovnicheskaya, à Moscou : le mur de l'un des bâtiments des quais s'est effondré, et on a pris la décision d'éliminer toutes les vieilles constructions dans un rayon de 500 mètres. Mais, pour moi, c'est une évidence, ce mur effondré n'était qu'un prétexte pour faire de la place dans un quartier prisé et bâtir un complexe commercial.

 

Il peut être difficile de démolir un bâtiment classé, mais si le bâtiment est en attente de classement alors là il a peu de chances de survivre. Et si les choses continuent comme ça, de nos quartiers historiques ne resteront bientôt plus que quelques îlots au milieu d'un océan de verre et de béton. C'est le cas du square Tverskaïa Zastava, à Moscou, où une église antédiluvienne se retrouve coincée entre des buildings étincelants. Le bâtiment est toujours là, mais totalement perdu dans un environnement qui n'est pas le sien.

La conservation du patrimoine est le dernier souci des autorités municipales, à Moscou ou ailleurs, qui en plus subissent la pression des groupes immobiliers pour déclasser les sites protégés. Au cours de l'année 2009, l'architecte en chef de Moscou a ainsi déclassé la grande mosquée, la célèbre maison du boulanger Filippov, le palais Razumovsky, et bien d'autres. Le responsable des questions d'architecture et de patrimoine à Moscou a beaucoup plus de temps pour rencontrer des investisseurs que pour rencontrer ceux qui s'inquiètent pour l'avenir du patrimoine."