ITALIE

Asinara, l'île des sans-profession

Ça ressemble à une mauvaise émission de télé-réalité... mais ce que vivent les chômeurs italiens de Vilnys est aux antipodes de "L'île de la tentation". Ce n'est pas pour la gloire que les ouvriers de l'usine pétrochimique Vilnys de Porto Torres (Sardaigne) ont décidé de se cloîtrer sur l'îlot d'Asinara, au Nord-Ouest de la Sardaigne, mais pour protester contre la fermeture de leur fabrique.

Publicité

Ça ressemble à une mauvaise émission de télé-réalité... mais ce que vivent les chômeurs italiens de Vilnys est aux antipodes de "L'île de la tentation". Ce n'est pas pour la gloire que les ouvriers de l'usine pétrochimique Vilnys de Porto Torres (Sardaigne) ont décidé de se cloîtrer sur l'îlot d'Asinara, au Nord-Ouest de la Sardaigne, mais pour protester contre la fermeture de leur usine.

Leur slogan : "Qui lutte peut perdre, qui ne lutte pas a déjà perdu". La journaliste italienne, Maurizia Bonvini connaît bien leur situation, elle nous a contactés pour raconter leur histoire.

Le 24 février dernier, après 4 mois de chômage technique, 130 ouvriers débarquent  sur ce caillou inhabité et s'installent dans une ancienne prison de haute sécurité, où il y a encore 10 ans logeaient mafieux et terroristes ! Ils baptisent leur mouvement "L'isola dei cassintegrati" ou "île du chômage technique", en référence à "L'île des célébrités" ("Isola dei famosi"), programme à succès de la chaîne Rai 2.

c Voilà deux mois que les ouvriers de Vilnys se relayent dans la prison d'Asinara, dénonçant l'hypocrisie du gouvernement, le double-jeu du géant italien de l'énergie, Eni (qui refuse depuis 4 mois de leur fournir leur matière première), et relayant leur lutte sur Internet. Leur page Facebook affichait presque 95.000 fans fin avril.

 

Vis ma vie... sur l'île d'Asinara (2)

 

Opération ravitaillement.

Sur l'étiquette de cette bouteille, produite par un sympathisant du mouvement : "Vin de solidarité pour votre cause. Produit d’un retraité de Florinas, Mars 2010".

Depuis l'île, les ouvriers de Vilnys tiennent un journal de bord de leur combat, et publient photos et informations sur leur site internet.

Sur cet étendard, un slogan hostile au pétrolier italien ENI, qui refuse d'approvisionner l'usine Vilnys depuis novembre : "Eni ne chauffe pas, elle brûle !!!"

Les ouvriers ont fait fabriquer des tee-shirts militants floqués de leur slogan : "Chi lotta può perdere, Chi non lotta ha già perso !!!", soit "Qui lutte peut perdre, qui ne lutte pas a déjà perdu !!!".

Le week-end, retrouvailles avec les proches...

... et vie de famille, en cellule.

Sur cette photo : "Nos parents sont rentrés à la maison. Maintenant, c'est à vous. Ne vous laissez pas faire !"

"Berlusconi est venu il y a un an et a promis de défendre leurs emplois !"

Maurizia est une journaliste italienne, installée à Milan.

Le mouvement d'Asinara est à replacer dans le contexte économique de la Sardaigne, où une soixantaine d'usines ont mis la clé sous la porte ces deux dernières années.

Le cas de Vilnys est aussi emblématique car juste avant les élections régionales de 2009 Silvio Berlusconi est venu en Sardaigne promettre qu'il défendrait l'emploi. Son candidat - Ugo Cappellaci - a été élu mais 9 mois plus tard les problèmes commençaient pour les ouvriers.

Vilnys travaille dans la pétrochimie, elle produit du polychlorure de vinyle (PVC). Mais son principal fournisseur en matière première, le géant italien de l'énergie ENI, refuse de la fournir depuis début novembre, forçant les ouvriers au chômage technique. Pourquoi ? Officiellement parce que Vilnys a une dette de 20 millions d'euros envers ENI, m'a expliqué un ouvrier.

Ce qui est difficile à croire, car en forçant Vilnys au chômage technique ils sont sûrs de ne pas pouvoir récupérer leur argent... Pour les ouvriers, la raison est tout autre : ENI veut mettre fin à ses activités pétrochimiques en Sardaigne, et peut-être même dans toute l'Italie. C'est ce que semblent confirmer les réunions de négociations tenues entre les administrateurs de Vilnys et le ministère italien de l'Economie.

Le seul espoir pour les ouvriers de l'île d'Asinara aujourd'hui, ce serait leur rachat par le groupe qatari Ramco, qui se verrait bien mettre la main sur une partie de l'industrie pétrochimique italienne... Mais pourra-t-il le faire en protégeant les emplois de Porto Torres, où est basée l'usine Vilnys ?"

Vis ma vie... sur l'île d'Asinara

Toutes ces photos ont été prises par Andrea Spanu, un ouvrier de Vilnys, et diffusées sur Flickr, Facebook, et le site internet du mouvement.

24 février 2010 : le départ pour Asinara...

... une île apparemment paradisiaque.

La prison de haute sécurité, désertée depuis 1997, où vivent les chômeurs de Vilnys.

Deux ouvriers au chômage derrière les barreaux.

L'intérieur de l'une des cellules où ils se sont installés.

L'âne albinos, célébrité de l'île d'Asinara.

"On passe nos journées à donner des interviews"

Argentino Tellini est l'un des employés de l'usine Vilnys, au chômage technique depuis novembre. Il vit par intermittence sur l'île d'Asinara avec ses camarades.

Je suis sur Asinara depuis le début de notre lutte, je fais partie de ceux qui sont arrivés les premiers ici. Quand on est arrivés, il n'y avait rien sur cette île, sinon ses fameux ânes albinos (voir photo ci-dessous) et cette ancienne prison de haute sécurité.

L'idée, c'était de détourner le concept de cette émission, "L'île des célébrités", symbole d'une Italie riche et bling-bling, et de montrer qu'il y a aussi des gens qui souffrent, qui se battent.

Tous les ouvriers de Vilnys ne vivent pas ici. On se relaye, on vient en bateau ou en zodiac pour environ une semaine et ensuite on tourne. Le week-end, nos familles nous rendent visite et nous soutiennent.

On vit une vie de reclus ici... mais pas le temps de s'ennuyer : nous passons nos journées à communiquer, à donner des interviews sur notre situation, sur le sort de notre usine. Des hommes politiques, des syndicalistes,  sont venus nous voir depuis fin février. Ce qui nous permet de poser cette question, quelle est la raison d'être de ce mouvement : la lutte ouvrière a-t-elle encore une prise sur l'opinion ?

Notre prochain grand rendez-vous c'est demain, le 1er mai, pour la fête du travail : nous attendons 800 personnes sur Asinara ! Ensuite, le 5, ce sera une autre paire de manches, une réunion avec les syndicats, les responsables de l'ENI et de la Ramco (une entreprise qatarie candidate au rachat), pour décider de notre avenir..."