Photo publiée sur Flickr par Antonio Caselli, le 20 mars 2007.

Le 13 avril 1975, la guerre civile éclatait au Liban. Vingt ans après la fin du conflit, quatre de nos Observateurs libanais qui ont grandi en écoutant le son des obus et des explosions nous expliquent que, même aujourd’hui, le spectre de la guerre n’est jamais loin.

"Pour le Liban, la paix interne ou l’effondrement". Voici ce que l’on pouvait lire ce 13 avril à la une de tous les journaux libanais. S’il est vrai que la guerre civile a pris officiellement fin en 1990 avec les accords de Taëf, les crises n’ont toutefois pas manqué depuis au pays du Cèdre : plusieurs affrontements ont eu lieu entre le Hezbollah et Israël, dont le plus meurtrier en 2006 ; des combats ont opposé l’armée libanaise et des groupes islamistes en 2007 ; et une série d’assassinats s'est produite entre 2005 et 2007 contre des journalistes et des dirigeants politiques, parmi lesquels l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri. À cela, il faut ajouter d’importantes divisions internes qui ont paralysé la vie politique à plusieurs reprises et laissé le pays sans président durant huit mois, en 2008. Enfin, les accrochages entre partisans de l'opposition et de la majorité, en mai 2008, ont failli déclencher une nouvelle guerre civile.

La guerre civile libanaise a duré une quinzaine d'années, sur fond de Guerre froide et de tensions confessionnelles. Elle a fait 150 000 morts et 17 000 disparus.

"Les jeunes voient la guerre comme un jeu vidéo"

Jancouz, de son vrai nom Jamal Krayem, 30 ans, est clown et comédien.

La génération qui a vécu les affres de la guerre ne veut pas que le cauchemar recommence. Mais les jeunes nés après la fin des combats ne se rendent pas compte de la gravité d’une guerre. Ils se l'imaginent comme dans un jeu vidéo. Le jeune âge des combattants durant les confrontations du 7 mai confirment mes propos. J'ai vu dans les rues des jeunes de 15 ans porter des armes et se comporter en miliciens. Ces jeunes, tout comme leurs aînés, sont complètement perdus. Ils suivent aveuglément un leader politique, l’acclament et l’applaudissent. Mais lorsque la situation menace de virer à la guerre, ils se ressaisissent et cherchent à apaiser les choses."

"Chaque crise est expliquée au public comme une opposition entre musulmans et chrétiens, sunnites et chiites"

Darine Sabbagh, 24 ans, est traductrice et blogueuse à Beyrouth. 

Le Liban est un pays riche culturellement, mais sa diversité religieuse a souvent été une malédiction plutôt qu’une bénédiction. Les clivages religieux et partisans ont divisé les Libanais. Est-ce qu’une nouvelle guerre civile peut avoir lieu ? OUI ! Elle peut éclater à n’importe quel moment. Il suffit que nos politiciens profitent d'une étincelle. Le problème est que chaque crise est expliquée au public comme une opposition entre musulmans et chrétiens, sunnites et chiites… et n’est jamais analysée de façon objective. De nombreux Libanais sont, comme moi, sidérés par cette façon de penser. J’espère toutefois que l’Histoire ne se répètera pas."

"Ceux qui veulent faire la guerre ne le peuvent pas, et ceux qui peuvent la faire ne la veulent pas"

Marc Abi Rached, 34 ans, scénariste et réalisateur de films.

Je suis optimiste par nature. Je pense que nous ne risquons pas une nouvelle guerre en dépit des tensions. En fait, seul le Hezbollah est suffisamment armé pour faire la guerre. Or, il ne veut pas de guerre civile. Je dirais d'ailleurs qu’au Liban, ceux qui veulent faire la guerre ne le peuvent pas, et ceux qui peuvent la faire ne la veulent pas. Voilà ce qui nous sauve car les politiciens et les médias n’hésitent pas à jouer avec les plus bas instincts des foules, plutôt qu'avec leur intellect. Une conscience politique éclairée est encore à développer. Jusque-là, la seule politique encouragée a été celle de l’endoctrinement et de l’engagement confessionnel."

Les députés de tous bords s'affrontent sur un terrain de foot

Affiche du ministère de la Jeunesse et des Sports, intitulée "Nous sommes tous une seule équipe".

Le ministère de la Jeunesse et des Sports organise un match à huis clos entre des députés de la majorité et de l’opposition. Dans cette vidéo, des députés de tous bords chantent l’hymne national libanais. Vidéo postée sur YouTube par OrangeRoomMedia, le 9 avril 2010.

"La structure du pouvoir libanais porte en lui les germes de la guerre"

Maha Awada, 28 ans, vit à Beyrouth. Elle travaille dans une compagnie de fret maritime.

Si la guerre éclatait demain, ce ne serait pas une surprise. Je pense que tous les ingrédients pour le déclenchement d'un conflit sont encore là : les partis qui ont mené la guerre civile sont toujours au pouvoir, les tensions religieuses sont là, l’ingérence étrangère aussi. Les camps palestiniens, tout comme les partis libanais, possèdent des armes. Les dirigeants libanais ne sont, eux, que d'anciens seigneurs de guerre. Au Liban, la structure du pouvoir porte en lui les germes de la guerre. À chaque échéance électorale, des différends éclatent entre les leaders politiques et le pays est paralysé durant des mois. Le match de foot qu’ils disputent ce soir est censé montrer l’union du pays. Mais pour les Libanais, les regarder jouer n’y changera rien. Depuis longtemps, ils ont l’impression que c’est d’eux que les politiciens se jouent."