MEXIQUE – ÉTATS-UNIS

Au nord du Mexique, un bon journaliste est un journaliste mort

Les journalistes méxicains, sous pression, n'osent plus aborder les crimes commis par les cartels. Ce sont donc des internautes qui reprennent le flambeau de l'information. Lire la suite...

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Un journaliste pris dans une fusillade à Reynosa, au nord du Mexique le 17 février 2009.

Un peu moins d'une semaine après l'assassinat de trois fonctionnaires à Ciudad Juarez, le président mexicain, Felipe Calderon, s'est déplacé à la frontière nord du Mexique pour afficher son combat contre les violences perpétrées par les barons de la drogue. Les journalistes locaux, sous pression, n'osent plus aborder les crimes commis par les cartels. Ce sont donc des internautes qui reprennent le flambeau de l'information.

Si l'assassinat des trois fonctionnaires, attribué au gang de Ciudad Juarez, a été largement relayé par les médias internationaux, les violences qui gangrènent quotidiennement des villes comme Ciudad Juarez ou Reynosa sont à peine évoquées par les médias locaux.

Et pour cause, la frontière nord du Mexique, principal théâtre de la guerre entre les cartels pour le contrôle du trafic de drogue et l'approvisionnement du marché américain, est l'un des endroits les plus dangereux pour les reporters. 

En deux semaines, huit enlèvements de journalistes ont eu lieu dans la seule ville de Reynosa, une ville située à quelques kilomètres du Texas où les violences entre gangs ont fait plus de 100 morts ces trois dernières semaines. 

Intimidation, chantage et corruption sont le quotidien des journalistes qui couvrent les territoires contrôlés par les narcotrafiquants. Pour 500 dollars par mois (360 euros), un peu d'alcool et quelques prostitués, les barons de la drogue tentent d'acheter le silence des journalistes. Et ceux qui refusent risquent leur peau

Dans ces conditions, les habitants n'ont pas d'autres moyens de s'informer que les rumeurs qui circulent d'un quartier à l'autre. Des rumeurs sur la violence des cartels qui sèment chaque jour un peu plus de confusion et de panique.

Pour tenter de compenser ce silence médiatique, des internautes postent chaque jour les images des fusillades ignorées par les médias locaux, comme par exemple ici  et ici. Et sur Twitter, les habitants s'organisent pour signaler et dénoncer les crimes dont ils sont témoins. 

Les citoyens prennent le relais des journalistes

Postée sur YouTube le 7 février 2010 par porteuorochavez.

Ces images ont été filmées avec un téléphone portable le 7 février 2010 dans la ville de Nogales, dans l'état de Sonora. Pendant qu'elle filme, la femme dit à ses enfants de s'éloigner de la fenêtre et de rester coucher.

Postée sur YouTube par paulvanjaf.

Images amateur filmées après une fusillade qui a eu lieu entre 23h et 6h du matin le 5 mars à Camargo, à proximité de la ville de Reynosa dans l'état de Tamaulipas.

Vidéo postée sur la chaine YouTube NarcotraficoenMexico le 15 mars 2010 avec le commentaire suivant :

"Les corps de quatre personnes portant des marques de torture ont été localisés dans une rue de Nogales dans la province de Sonora au nord du Mexique. Ils ont été retrouvés les mains et les pieds attachés et le visage couvert de bande adhésive. Soixante-dix personnes sont mortes à Nogales en 2010."

Postée sur YouTube par balacerasupn le 13 juillet 2009.

Vidéo amateur d'une fusillade dans l'état du Michoacan. A 19 seconde, on aperçoit un homme sortir d'un van avec une arme qui ressemble à un AK47.

"Les habitants ont le réflexe de m'envoyer des vidéos et des photos."

Juan (pseudonyme) vit à Reynosa. Il tient le blog "Todo sobre el narcotráfico en Mexico".

Si j'ai créé ce blog c'est tout simplement parce que personne dans les médias ne parlait des fusillades, des tueries et des kidnappings perpétrés par les cartels.

Ces dernières années des centaines de journalistes sont morts pour avoir dit la vérité. C'est pour ça qu'aujourd'hui les journaux et la télévision s'autocensurent car ils souhaitent garder leur travail mais surtout parce qu'ils tiennent à rester en vie. Donc ils ont tendance à donner les informations qui n'offenseront pas les cartels ou les autorités. Le problème du narcotrafic au Mexique est au-delà de tout ce que l'on peut imaginer. La grande majorité de la police est corrompue. Contre l'argent des cartels, ils acceptent de laisser passer les criminels et de laisser passer la drogue.

J'admire vraiment les reporters qui risquent encore leur vie pour nous informer mais si les blogs sont devenus si populaires ces derniers temps, c'est parce que l'on ne peut plus écrire sans craindre pour sa vie.

Aujourd'hui, tout le monde peut devenir reporter. Nous avons tous une caméra sur notre téléphone portable et les habitants ont le réflexe de m'envoyer des vidéos et des photos.

La situation ici empire de jour en jour. Le "cartel du Golfe" et les "Zetas", qui ont travaillé ensemble pendant des années, ont rompu leur collaboration et par conséquent, il y a des fusillades quasiment tous les jours à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.

Mon blog permet aux  lecteurs d'accéder à l'information brute presque immédiatement et d'en discuter."

Un journaliste pris dans une fusillade à Reynosa

Postée sur YouTube par Sonyxp.

Le 17 février 2009, un journaliste mexicain se retrouve pris dans une fusillade à Reynosa.

"Le manque d'information fiable permet aux cartels de semer la panique"

Gabriel Infante est journaliste freelance à Mexico.

La situation ne fait qu'empirer. Reporters sans frontières a publié un rapport qui dit que le Mexique est plus dangereux pour les journalistes que l'Irak.

C'est une guerre ouverte entre les cartels de la drogue et l'Etat. La narco-mafia ne cherche pas uniquement à censurer l'information, ce qu'ils veulent c'est bloquer toute source d'information fiable pour répandre la peur dans la population. Aujourd'hui, à Reynosa, les habitants n'entendent que des rumeurs. Les habitants disent 'C'est dangereux par là-bas, il y a eu une fusillade', mais personne n'est sûr de rien. Et c'est cette confusion qui permet aux cartels de semer la panique.

Comment les cartels intimident-ils les journalistes ? Ils envoient tout simplement une escouade armée à la rédaction du journal. Dans certains cas, ils peuvent aussi kidnapper, torturer et tuer le journaliste, puis laisser son corps comme un 'message' pour les ses confrères. Des cas de corruption ont été rapportés, certes, mais dans la plupart des cas, les journalistes essaient juste de sauver leur vie.

Et avec cette montée de la peur, de plus en plus de gens pensent que la guerre contre la drogue lancée par Felipe Calderon n'est qu'un grand battage médiatique, une façon de s'attirer le soutien de la communauté internationale. Mais dans la réalité, ils ont la sensation que rien n'a été fait pour endiguer la violence."