HAÏTI

Dans les bidonvilles de Port-au-Prince, des habitants "spectateurs" et des ONG "en mal de coordination"

L’un de nos Observateurs s’est rendu dans le bidonville de la Pintade, à Port-au-Prince, qui a été presque entièrement rasé par le séisme. Il raconte le quotidien de ses habitants et critique durement le manque de coordination des organismes censés leur venir en aide.

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L’un de nos Observateurs s’est rendu dans le bidonville de la Ravine Pintade, à Port-au-Prince, qui a été presque entièrement rasé par le séisme. Il raconte le quotidien de ses habitants et critique durement le manque de coordination des organismes censés leur venir en aide.

Vincent Grammont travaille dans l'humanitaire. Il vit en Haïti depuis 2005 à Delmas, un quartier des faubourgs de Port-au-Prince.

La Ravine Pintade est un petit bidonville (5 000 à 6 000 habitants) situé à proximité du centre-ville. La partie située au fond de la "ravine", en contrebas, a été rasée à 80 %. Pourtant, les secours viennent très peu ici. Car c'est un quartier que l'on ne voit pas des routes principales et qui reste difficile d'accès.

La Ravine Pintade a été particulièrement touchée par le séisme, pour plusieurs raisons. Il y a sûrement une explication géologique : le bidonville semble se trouver sur une faille qui a traversé la capitale. Mais l'architecture de ses habitations est probablement en cause également. C'est l'un des bidonvilles les plus anciens de Port-au-Prince. Au début, les gens ont construit des habitations basses, dont les toits étaient en tôle. C'était le cas lorsque je me suis rendu là-bas en 1998.

Le bidonville de la Pintade, en mai 1998.

À gauche, le bidonville en 1998 ; à droite, le même bidonville, après le tremblement de terre.  

Mais au fil des ans, les habitants ont bétonné leurs maisons et ajouté des étages. C'est devenu un quartier surpeuplé, où la densité était de 75 000 personnes par km2 avant le séisme, soit plus qu'à Hong-Kong ! Et les maisons se sont transformées en châteaux de cartes, qui n'ont pas résisté au tremblement de terre.

 

Je viens de me rendre sur place et j'ai parlé aux survivants. L'odeur de mort était encore présente. Les gens m'ont dit qu'il y avait encore des cadavres coincés sous les décombres. Un homme m'a raconté que, dans l'une des maisons effondrées, on voyait encore récemment la jambe d'un cadavre dépasser d'un amas de gravas. Alors, ils ont décidé de le brûler pour ne plus sentir l'odeur.

Certains bidonvilles touchés par le séisme reviennent peu à peu à la vie. Mais pas à la Ravine Pintade. Dans le fond de la ravine, toutes les maisons sont par terre et le lieu est quasiment désert. Il y a quelques gamins ça et là, qui fouillent les décombres pour y ramasser des objets à revendre. Il y avait un homme qui reconstruisait sa maison comme il le pouvait, avec des bâtons et des bâches. Il m'a expliqué qu'il craignait que le propriétaire du terrain du site de regroupement où il loge actuellement, récupère son bien.

Les gens de la Ravine Pintade sont réfugiés dans un camp de tentes, dans les environs. Mais ils ne bénéficient de très peu d'aide. Pourtant, je vais dans d'autres bidonvilles, pas très loin, où plusieurs ONG et agences gouvernementales interviennent en même temps. Ils vont au plus simple. Je suis un peu interrogatif par la façon dont cela se passe et du manque de coordination des secours.

Dans un autre bidonville où je travaille, "Bristou et Bobin", nous avons effectué avec la communauté un recensement des des personnes sinistrées. Nous avons marqué toutes les tentes, pour savoir qui est où, et qui a besoin de quoi. Et bien une ONG est arrivée après nous, et elle a refait ce même recensement dans son intégralité. Elle n'a pas voulu de nos chiffres et elle a re-marqué toutes les tentes une à une. Je trouve cette attitude méprisante pour les gens de la communauté locale. Sans compter que c'est une perte de temps ridicule.

Autre exemple : dans ce même quartier, plusieurs projets liés à l'approvisionnement en eau sont menés en même temps par plusieurs organisations, mais sans concertation. Il y a une petite ONG qui vient et qui installe une citerne. Quand je dit à ses membres que ce n'est pas la peine de le faire ici parce qu'une autre ONG intervient déjà , qui a reçu de l'argent de l'Union européenne, ils me disent que "ça ne peut pas faire de mal". C'est vrai, mais est-ce qu'ils ne devraient pas plutôt aller sur des sites de regroupement où personne n’est encore intervenu ?

Ce qui me fait m’attriste, c'est de voir que les différents acteurs qui interviennent dans l’aide humanitaire l'État, les ONG et les organisations internationales le font sans impliquer les habitants et les communautés déjà organisées avant le séisme sur ces quartiers. Les groupes organisés, les habitants des quartiers sinistrés risquent de se retrouver spectateurs de la reconstruction, de l’aide alors qu'ils étaient des acteurs sur leur quartier avant le séisme. Cette situation infantilise les gens comme ci, l’aide, les secours ne pouvait venir que de "l’extérieur"."