Dans un village près de Ruhango, cinq "intègres" jugent une affaire de vache volée. Photo postée sur Flickr par The Advocacy Project.

Dans quelques semaines, les gacacas fermeront leurs portes au Rwanda. Notre Observatrice dresse un bilan de ces tribunaux populaires mis en place pour juger les personnes ayant participé au génocide de 1994.

Le Rwanda a trouvé un moyen inédit de juger les crimes liés au génocide de 1994 : des tribunaux collaboratifs, dits gacaca, basés sur un système de justice traditionnel qui jusque-là n'était utilisé que pour régler des petits différends dans la communauté. Les procès ont lieu à l'extérieur - le mot "gacaca" signifie "sur l'herbe" en langage kinyarwanda -, les juges sont des anciens du village appelés "intègres" et le public peut intervenir.

Lorsque les tribunaux conventionnels ont croulé sous le poids des cas ayant trait au génocide (le gouvernement estimait alors qu'il aurait fallu 200 ans pour les juger tous), les tribunaux gacaca ont été instaurés, dès 2001. Pour beaucoup de Rwandais, ce système permet d'obtenir la justice, mais aussi la réconciliation. Afin de vider les prisons, les accusés ont la possibilité de voir leur peine commuer en travaux d'intérêt général s'ils plaident coupable. Leur peine est souvent plus courte s'ils consentent à avouer. On les encourage à rechercher le pardon auprès des familles des victimes. Grâce à ces tribunaux, les familles des victimes découvrent, elles, ce qui est réellement arrivé à ceux qu'ils ont perdu.

Les organisations internationales, comme Amnesty International, soulignent que les tribunaux gacaca ne relèvent pas d'un procès juste selon les standards internationaux. Les accusés ne bénéficient pas de défense légale. Les critiques font aussi remarquer que les juges sont des anciens du village et qu'ils peuvent prendre parti. Et des groupes de survivants regrettent que ces instances ne s'intéressent pas au fait que le massacre de 800 000 Tutsis était planifié. La fin officielle de l'activité des tribunaux gacaca, initialement prévue en décembre 2009, a été repoussée en février 2010. Plus d'un million de cas ont déjà été jugés par ces cours populaires.

"Certains survivants m'ont dit qu'on pouvait pardonner aux auteurs s'ils demandaient pardon du fond de leur cœur"

Anne-Marie de Brouwer est professeur associé à l'université de Tilburg (Pays-Bas) et co-éditrice de "The Men Who Killed Me : les survivants rwandais de violences sexuelles".

J'ai assisté à une gacaca en 2006 et à une autre en 2008, où je suis allée avec une collègue qui est avocate là-bas. Elle venait témoigner parce que le tueur présumé de son mari était jugé en appel. Elle m'a demandé de la rejoindre, afin de se sentir plus assurée. C'était difficile pour elle d'arriver en face de tous ces gens-là et de parler (elle me disait qu'ils faisaient des bruits intimidants). Souvent, le public est de la zone où les faits se sont passés, mais dans son cas, il n'y avait pratiquement pas de survivants.

 

La photo d'un garçon tué pendant le génocide. Sa photo était sur le sol là où se tenait le gacaca. Photo issue de "The men who killed me". Crédit : Samer Muscati.

Elle était bouleversée parce que le meurtrier présumé a dit qu'il n'était pas là lorsque son mari est mort, alors que tous ses codétenus l'accusaient. Finalement, il a écopé de 30 ans d'emprisonnement. Mon amie était d'accord avec le verdict, mais frustrée de ne pas savoir ce qui s'était réellement passé et de ne pas pouvoir trouver son corps et lui offrir une sépulture digne. C'est ce que veulent la plupart des survivants je pense. Ce qui était vraiment intéressant dans ce cas, c'est qu'une femme Hutu qui faisait partie du public s'est levée et a dit qu'elle avait vu le meurtrier présumé avec le mari de l'avocate dans une voiture, juste avant qu'il soit tué. Cela signifie pour moi que les gacaca fonctionnent : une femme Hutu n'a pas protégé le tueur présumé, Hutu lui aussi.

Une des juges, une "intègre". Photo issue de "The men who killed me". Crédit : Samer Muscati.

Les gacaca impliquent réellement l'ensemble de la population, les gens qui étaient là au moment des faits, qui savent le plus souvent ce qui s'est passé. Bien sûr, il a ses inconvénients, mais en général je pense que cela fonctionne. De plus, les tribunaux gacaca existent depuis des siècles au Rwanda. Les gens sont familiers de la procédure. Il y a encore beaucoup de traumatismes et de douleur dans ce pays, mais ces tribunaux peuvent être vus comme un point de départ à la réconciliation.

Les cinq juges qui se sont occupés du cas de l'avocate. Photo issue de "The men who killed me". Crédit : Samer Muscati.

Les Rwandais ne sont pas unanimes sur la question de la légitimité des tribunaux gacaca. Beaucoup comprennent qu'ils étaient pratiques pour des raisons logistiques, mais tous n'apprécient pas le système. Ils disent qu'il devient de plus en difficile de témoigner à cause des menaces et des intimidations. Une femme violée s'est vue offrir une vache par ses violeurs, mais elle a refusé parce qu'elle avait l'impression que sa vie entière était réduite à une vache. Pour les survivants de violences sexuelles, c'est encore plus difficile : parfois, les auteurs se sont enfuis, ou on ne parvient pas à les identifier, ou ils sont morts ... Et il est vraiment difficile d'en parler, même si cela peut être fait à huis-clos.

D'un autre côté, certains survivants m'ont dit qu'on pouvait pardonner aux auteurs s'ils demandaient pardon du fond de leur cœur. Le Rwanda a connu un génocide, et maintenant, le pays doit se reconstruire, les auteurs et les survivants du génocide doivent vivre ensemble. C'est extrêmement difficile. Mais en même temps, des choses extraordinaires ont été accomplies en seulement 15 ans. "

Affiche de promotion pour les gacaca au Rwanda. Photo postée sur Flickr par Amandagreg670.