HAÏTI

Le système D à Port-au-Prince

Alors que les communications sont encore très difficiles avec Haïti, nous avons réussi à enregistrer une interview, par webcam, avec de survivants dans le quartier de Delmas. Voici une retranscription de ce qu'ils nous ont raconté sur le système D à Port-au-Prince. Lire la suite..

Publicité

Alors que les communications sont encore très difficiles avec Haïti, nous avons réussi à enregistrer une interview, par webcam, de survivants dans le quartier de Delmas. Voici une retranscription de ce qu'ils nous ont raconté sur la situation humanitaire et le système D à Port-au-Prince.

"Dès 5h du matin, j'arrive à la station-service"

Mario est un habitant du quartier de Delmas, à Port-au-Prince. Il a tout perdu dans le tremblement de terre, mais il a pu se réfugier avec sa famille chez Vincent Grammont. Il nous a raconté par webcam sa combine pour obtenir de l'essence. En voici une retranscription.

Ma maison avait deux étages, et tout s'est effondré. Heureusement, ma famille n'était pas à l'intérieur, sauf mon plus jeune enfant, âgé d'1 an. J'ai réussi à rentrer et à récupérer le petit.

Ici, c'est la jungle, les prix ont doublé voire triplé, les gens réclament des bakchich. Mais bon je sais à qui m'adresser, où glisser un billet. Pour l'essence par exemple : dès 5h du matin, j'arrive à la station, je négocie avec le type de la sécurité qui garde les pompes (il y a des services de sécurité privés partout à Port-au-Prince), je lui donne un peu d'argent. Et comme ça, quand les pompes ouvrent, j'ai une place privilégiée dans la queue. C'est un peu dur de passer comme ça devant tout le monde, mais bon on est obligé.

"Le marché noir, la débrouille... on est bien obligé !"

Vincent Grammont travaille depuis 1992 dans l'action humanitaire et a passé en tout huit ans à Haïti. Il vit depuis 2005 à Delmas, un quartier des faubourgs de Port-au-Prince. Depuis le tremblement de terre du 12 janvier, une quinzaine de personnes, amis et voisins, vivent chez lui. Vincent nous raconte la vie du quartier depuis le drame.

A Haïti, on avait déjà une situation catastrophique, suite au cyclone et à la situation sur place. Mais là, tout le monde est touché, j'ai perdu plein de collègues, plein d'amis - et les gens sont tous choqués et épuisés. C'est la pagaille, chez moi actuellement il y a quinze personnes qui ont trouvé refuge : des amis, des gens du quartier.

Alors, le marché noir, la débrouille... on est bien obligé ! Même si j'aime pas entrer dans ce système, j'ai quinze personnes à la maison qui comptent sur moi, et les prix ont doublé voire triplé. Rien que pour l'essence, par exemple, il y a une file de 3 km pour faire le plein aux stations-service. Ils redistribuent de l'essence seulement depuis hier. Alors je m'autorise quelques entorses, mais c'est un cas de force majeur. Ce n'est pas pour revendre de l'essence, mais la mettre au profit des autres, car le diesel est indispensable pour le moteur de la voiture, et le super pour faire fonctionner la génératrice et avoir du courant à la maison.

Les quartiers s'organisent aussi. Dans un quartier de 10 000 à 15000 personnes, les gens ont nommé des comités de quartier. Il y a des groupes responsables de la nourriture, d'autres de l'essence pour les génératrices du quartier, d'autres pour trouver des couvertures ou des bâches. Certains font à manger, d'autres s'occupent des enfants. Les enfants sont très stressés, ça se voit. J'ai vu des gamins dans des états difficiles dans les cliniques d'urgence, comme une petite qui se réveille en sursaut et se met à hurler...

Les constructions chaotiques de Port-au-Prince

Le jour du séisme, je venais à peine de rentrer chez moi. J'ai été surpris par les secousses alors que j'étais en train de faire à manger. Quand on voit les constructions ici, ça fait peur (...) Elles sont complètement anarchiques, sur des terrains très difficiles, sur des pentes parfois à plus de 30%. La logique, c'est que les gens s'installent de manière précaire, et ensuite solidifient la maison : le toit de tôle devient un toit de béton, et puis on construit un étage supplémentaire... Les gens construisent eux-mêmes, ils ont à peine les compétences mais font appel aux voisins, à ceux qui s'y connaissent un peu. Et puis, pour faire des économies, on met plus de sable que de ciment... Je connais des quartiers, en dix ans ils sont passés de un à trois  étages, mais en fait ce sont juste trois pièces entassées l'une sur l'autre ! On dirait des puzzles : ça fait peur. Ces quartiers-là se sont complètement écroulés lors du séisme.

"Ce que je retiens, c'est cette gamine"

D'ailleurs, j'ai pu sauver un enfant grâce à ça, parce que le mur était tellement friable qu'on a pu défoncer un mur pour la sortir. Après le séisme, j'ai commencé dans mon quartier à aller voir les gens que je connaissais, voir comment ils étaient, et puis sur le chemin des habitants hurlaient parce qu'une gamine était coincée dans une maison. On avait peur d'entrer dans la maison, c'était risqué mais gérable. On est rentrés, on s'est relayés à deux. La petite était complètement coincée, c'est une machine à laver tombée sur elle qui l'a sauvée, en la protégeant des gravas. On a mis deux heures à la sortir de là, en défonçant le mur petit à petit. Mais elle est morte le lendemain matin malgré tout. A un moment avec tous les cadavres qu'on voit, ça devient presque surréaliste, mais ce que je retiens c'est cette gamine, c'est une image dure. On pouvait la voir, la toucher, on lui parlait, on lui donnait de l'eau, mais finalement...