PAKISTAN

Les "camions missionnaires" du Pakistan

De véritables œuvres d’art sillonnent les routes aux environs de Peshawar et de Rawalpindi : des camions hauts de plusieurs mètres décorés de motifs colorés peints à la main. Un art populaire qui fait la fierté des Pakistanais. Mais depuis quelques années, des groupes religieux détournent les formules traditionnelles peintes sur ces véhicules pour y faire circuler leurs idées. Lire la suite...

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Camions pakistanais décorés. Photos : Jamal J. Elias.

De véritables œuvres d’art sillonnent les routes aux environs de Peshawar et de Rawalpindi : des camions hauts de plusieurs mètres décorés de motifs colorés peints à la main. Un art populaire qui fait la fierté des Pakistanais. Mais depuis quelques années, des groupes religieux détournent les formules traditionnelles peintes sur ces véhicules pour y faire circuler leurs idées...

Capot décoré au Pakistan. Photos : Jamal J. Elias.

"Un mouvement sunnite a commencé à avoir recours à ces formules traditionnelles pour faire du prosélytisme"

Jamal J. Elias est professeur et titulaire de la chaire d’études religieuses de l’université de Pennsylvanie. Il a mené durant des années des recherches sur "l’art véhiculaire" pakistanais et est l’auteur d’un ouvrage à paraître sur le sujet ("On Wings of Diesel: Identity, Imagination and Truck Decoration in Pakistan", aux éditions Oneworld Publications, Oxford)

Il est d’usage de décorer son véhicule un peu partout dans le monde : en Amérique latine, aux États-Unis, à Haïti, et même dans certains pays africains et asiatiques… Mais au Pakistan, les camions décorés sont partout. À l’exception des véhicules affiliés à des multinationales (UPS, Federal Express, etc.), tous les camions privés sont décorés.

La grande majorité des camions sont des véhicules d’occasion importés du Japon ou de Corée. Une fois au Pakistan, leur châssis est renforcé afin de supporter une charge supplémentaire et les vieux amortisseurs sont remplacés. Mais les freins, le moteur et les suspensions sont d’origine.

Atelier de décoration de camions. Photo postée par René Côté sur Flickr, le 30 mai 2006.

Au Pakistan, il existe plusieurs styles de décoration selon les régions. Le plus répandu est celui de Rawalpindi, appelé aussi style du Penjab. Il présente une armature métallique richement décorée au-dessus du pare-brise et de nombreuses appliques en plastique fixées à la carrosserie. Les camions de la vallée de Swat (au nord-ouest du pays) sont, eux, facilement reconnaissables à leurs portes en bois sculptées et à un usage limité du plastique et du métal travaillé.

Camions décorés dans le style de Rawalpindi. Photos : Jamal J. Elias.

 

Camion décoré dans le style de la vallée de Swat reconnaissable à sa porte en bois sculpté. Photo : Jamal J. Elias.

Tous les véhicules portent un mélange de formules épigraphiques, de poèmes, de motifs répétitifs, de paysages et de portraits (des belles femmes, des personnalités politiques, des héros nationaux...). Traditionnellement, les formules religieuses implorent simplement une protection divine contre les accidents. Mais, en 2003, un mouvement sunnite, le Tablighi Jamaat (Groupe pour la prédication), a commencé à se servir de ces formules traditionnelles pour faire du prosélytisme. D’autres groupes religieux (chiites et sunnites) lui ont alors emboité le pas, créant ce que l’on pourrait appeler des ‘camions missionnaires’"

Le médaillon central, tout en haut, porte l’inscription "Ma shaallah" ("Comme Dieu le souhaite"). Juste en-dessous, sur un médaillon plus petit, on peut lire "Daawat tabligh zindabad" ("Vive l’appel du Tabligh"), une importante référence au mouvement sunnite Tablighi Jamaat. Photo publiée sur Flickr par Amaia Arozena et Gotzon Iraola, le 21 septembre 2009.

Façade de camion portant des inscriptions chiites. Au premier étage sous le drapeau pakistanais, on peut lire l’expression "Ya Ali madad !" ("Oh Ali, Aidez-nous") en référence à Ali, le fondateur du chiisme. Au deuxième étage, figurent à côté des images de la Kabaa et de la mosquée du Prophète les noms de Hassan et de Hussein, les deux fils d'Ali, respectivement deuxième et troisième imams du chiisme. Le médaillon central fait, quant à lui, référence au dernier imam des chiites, considéré comme "occulté" ou "caché" mais pas mort. Photo : Jamal J. Elias.