YÉMEN

Le Yémen n'est pas que "la terre de la famille Ben Laden"

Depuis la tentative d'attentat contre un vol Amsterdam-Detroit, le 25 décembre, le Yémen est considéré en Occident comme un nouveau bastion d'Al-Qaïda. Comme le raconte notre Observatrice présente sur place, le pays ne se résume pourtant pas à ses problèmes de sécurité. Lire la suite...

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Photo publiée sur Flickr par Martin Sojka, le 21 novembre 2009.

Depuis la tentative d'attentat contre un vol Amsterdam-Detroit, le 25 décembre, le Yémen revient sur le devant de la scène. Le Nigérian accusé d'avoir voulu faire sauter l'avion aurait transité dans le pays, peu de temps avant d'embarquer pour les États-Unis. Depuis, plusieurs ambassades occidentales ont été fermées à Sanaa - même si, ce matin, Washington a décidé de rouvrir la sienne. En cause : des menaces d'attentats, proférées par Al-Qaïda. Reste que, pour les étrangers qui habitent dans le pays, le Yémen ne se résume pas à ses problèmes de sécurité, comme le raconte notre observatrice sur place.

"On s'intéresse enfin au Yémen... mais pour parler de terrorisme, parce que c'est le mot qui fait vendre"

Laurence Martin (pseudonyme) est une Française qui vit à Sanaa depuis deux ans.

Depuis longtemps, quelques rares analystes parlent du Yémen comme d'un pays "oublié", voire un "État défaillant". Ces qualificatifs ne sont pas faux. Voilà plusieurs années que les humanitaires et les agences des Nations unies tirent la sonnette d’alarme à propos de la précarité économique et sociale du pays. Mais, à l'exception de quelques faits divers comme la demande de divorce de la petite Nojoud à l’âge de huit ans, le Yémen n’intéresse personne.

À Noël toutefois, à cause de l’attentat manqué contre le vol Amsterdam-Detroit, les médias occidentaux ont soudainement découvert ce pays. Le Yémen a immédiatement écopé d’attributs plus que défavorables : "Nouveau repère d’Al-Qaïda", "Pays dont sont originaires la plupart des détenus de Guantanamo", et surtout, "Terre de la famille Ben Laden". À la télévision, des images de Sanaa tournent en boucle ; elles montrent une population fermée et des femmes vêtues de noir de la tête aux pieds.

Heureusement, lorsque l’on vit au Yémen, ce n’est pas ce que l'on perçoit du pays, de ses gens, de son âme. On est immédiatement touché par l’hospitalité de ses habitants, la chaleur de leurs propos envers les étrangers, la magie de ses villes, de ses paysages, de ses traditions. On se sent bien à Sanaa.

Depuis trois jours cependant, le malaise grandit. Dans la capitale, la tension est soudainement montée d'un cran quand les Américains et les Britanniques ont fermé leurs ambassades. Il y a eu comme une prise de conscience soudaine par la population locale et par la population occidentale que, cette fois-ci, la menace devenait plus sérieuse. On a alors assisté à un effet boule de neige : d'autres ambassades ont fermé leur portes jusqu'à nouvel ordre, comme c'est le cas de l'ambassade de France et de l'ambassade d'Allemagne. Le moindre renseignement concernant un possible attentat dans la capitale ou contre les installations pétrolières et gazières est pris au sérieux. La vigilance policière et militaire est extrême. Et les médias étrangers parlent enfin du Yémen.

D'un certain côté, cela est rassurant. Malheureusement, l'objectif n'est pas d'attirer le regard sur l'extrême pauvreté de certaines catégories de la population, la raréfaction des ressources en eau dans le pays, ou la mortalité infantile qui y est élevée. Non, encore une fois, il s'agit simplement de parler de terrorisme, parce que c'est le mot qui fait vendre en ce moment. Le problème, c'est que plus on agite le spectre d’Al-Qaïda, plus les gens ont peur, et plus les ardeurs terroristes sont encouragées, car les islamistes trouvent une légitimité à leur combat dans l’intervention armée des puissances occidentales...

Alors que la menace terroriste est présente au Yémen depuis plusieurs mois, que la population est habituée à vivre avec elle, le fait que les États-Unis la pointent désormais du doigt, à grand renfort de phrases chocs, la rend ainsi plus réelle, alors qu'elle n'était que diffuse. Le Yémen devient un "troisième front" pour les États-Unis, ce qui met le pays sur le même plan que l’Irak ou l’Afghanistan.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas intervenir au Yémen parce que, effectivement, la situation le requiert depuis longtemps. Mais je crois que, comme toujours, il faudrait travailler à réduire les facteurs de risques que sont le chômage, la pauvreté et la précarité économique, avant de s’attaquer aux conséquences de ces maux, à grands renforts de matériel militaire. La solution armée a rarement fait preuve d'efficacité à long terme."