Jeunes et qualifiés mais précaires et livrés à eux-mêmes, les nouveaux diplômés chinois s'entassent dans les rares quartiers de Pékin où les loyers sont restés abordables. Ceux qu'on appelle communément les "tribus de fourmis" vivent de petits boulots et attendent le jour où ils pourront enfin décrocher un emploi stable dans un marché du travail saturé.

Dans le quartier de Tangjialing, au-delà du cinquième périphérique de Pékin, s'entassent 50 000 jeunes, fraîchement diplômés des universités de la capitale chinoise, qui vivent les uns sur les autres dans des immeubles vétustes. La plupart d'entre eux ne trouvent rien d'autre que des emplois instables et mal rémunérés, malgré leur qualification.

La hausse des loyers dans le centre ville les a chassés jusque dans ce quartier délabré, un véritable "bidonville d'intellectuel", selon un sociologue chinois. Le phénomène n'est d'ailleurs pas isolé, à elle seule la ville de Pékin compterait plus de dix quartiers de ce genre.

"Une fourmi aliéné dans le métro de Pékin"

Ce clip artistique décrit la solitude et l’aliénation ressenti par l’auteur, qui se décrit comme membre de la tribu des fourmis, quand il monte dans le métro bondé de Pékin matin et soir. Cette vidéo a été vue plus de 850 000 fois. Postée sur le 15 décembre sur Youku Buzz par jeanshao.

"Ils ressemblent à des fourmis parce qu'ils sont faibles, vivent dans des endroits étriqués, mais en même temps ils sont très intelligents et ne rechignent pas à travailler"

Lian Si est un jeune sociologue habitant Pékin. Il est l'auteur de "Ant tribe" ( La tribu des fourmis).

J'ai commencé à me pencher sur le problème en 2007 et j'ai fait deux ans de recherche. Je suis allé voir sept 'tribus' dans les alentours de Pékin, j'ai vécu dans ces endroits un certain temps et j'ai interviewé au total 600 jeunes diplômés avant de publier ce livre en septembre dernier. 

J'ai constaté que le salaire moyen de ces jeunes est de 1950 yuans (200 euros) par mois. La plupart du temps, ils sont vendeurs, serveurs ou font d'autres petits boulots temporaires. Le loyer moyen dans ces quartiers est de 400 yuans par mois (40 euros). Ils sont généralement bien relié au centre-ville par les transports publics, ce qui en fait le meilleur choix possible pour ces jeunes.

Ces jeunes ont trois caractéristiques communes : ils sont diplômés, touchent des bas salaires et ils ont tendance à rester ensemble. Ils ressemblent à des fourmis parce qu'ils sont faibles, vivent dans des endroits étriqués, mais en même temps ils sont très intelligents et ne rechignent pas à travailler.

Environs 80% de cette population vient de villages isolés dans les terres. Ils viennent essayer de gagner leur vie dans des grandes villes comme Pékin. C'est aussi pour cette raison qu'ils souhaitent rester en groupe, afin de prendre soin les uns des autres et de se recréer un sentiment de sécurité dans cet univers qui ne leur est pas familier.

Ils restent en général entre un et cinq ans dans ces villages. Après, soit ils trouvent un bon travail à Pékin et déménagent dans le centre de la ville ou alors ils retournent chez eux.

En ce moment, le gouvernement central et les gouvernements locaux s'intéressent de près à ce phénomène et font des efforts pour améliorer les conditions de vie de ces groupes."

"Les plus grandes chambres font 20m2, d'autres ne font que quelques mètres carrés"

Ce témoignage d'un habitant de Tangjialing a été posté sur le forum MOP, le 4 décembre, sous le pseudo "La solitude de DanDan".

Les  immeubles ici sont des Tongzilou [chambres dortoirs organisées autour d'un couloir commun], des immeubles spécialement conçus pour les jeunes comme nous qui cherchons des loyers peu élevés.

Les plus grandes chambres font 20m2, d'autres ne font que quelques mètres carrés. C'est encore pire que dans la série "Narrow Dwellings" [feuilleton à succès diffusé en ce moment en Chine qui aborde des sujets comme l'impossibilité pour les jeunes de se loger dans les grandes villes].

"Dortoirs des étudiants à 20 mètres".

La plupart des gens viennent à Pékin avec des rêves plein la tête. Certains vont à l'université ici et, après avoir été diplômés, ils décident de rester pour se lancer dans la vie professionnelle. Mais le marché de l'emploi étant saturé, ils n'ont pas d'autres choix que de vivre dans ces immeubles dortoirs.
Parmi ces jeunes, je suis considéré comme un des plus chanceux, car mes revenus sont relativement élevés quand certains ici gagnent à peine 1000 yuans (100 euros) par mois. Surtout, personne n'est assuré de garder son travail.

Sur cette photo, c'est Tangjialing. Le village rend mieux sur la photo que dans la réalité. Seuls ceux qui vivent dans cet endroit savent ce que ça signifie quand on parle d'"hommes fourmis". C'est un vrai village dans la ville.

 

"Après les grosses pluies d'été, si vous ne portez pas des tongs ou des sandales, il faut mettre un sac de plastique sur vos chaussures"

 

Voici une des rues de Tangjialing. Après les grosses pluies d'été, si vous ne portez pas des tongs ou des sandales, il faut mettre un sac de plastique sur vos chaussures. Ça ne sert à rien d'essayer d'être propre parce que même quand il ne pleut pas, le sol est tellement poussiéreux qu'en quelques pas c'est comme si vous aviez traversé le désert.

 

"Des gens passent des semaines à se nourrir exclusivement de mantou [petits pains]. Je voudrais leur rappeler que la santé passe avant les économies"

Des gens viennent de différents endroits de Chine pour essayer de gagner leur vie. Et leurs conditions de vie sont encore plus dures que les nôtres !

 

C'est là où nous mangeons. Les prix sont plus bas que dans d'autres parties de Pékin. Mais à Tangjialing, seuls les petits-déjeuners ont du succès car la plupart des gens cuisinent les autres repas dans leurs chambres minuscules. Ça permet de faire des économies considérables. Par contre, pour un célibataire comme moi, ça veut aussi dire cuisiner son propre repas [...].

Des gens passent des semaines à se nourrir exclusivement de mantou [petits pains]. Je voudrais leur rappeler que la santé passe avant les économies, car il faut que vous soyez en forme pour bien travailler et vous rapprocher de vos rêves. Alors ne laissez pas votre santé se dégrader.


Voici une chambre avec des lits superposés. C'est comme un dortoir mais l'été, c'est bien plus insupportable qu'un simple dortoir.  [...]


Cette chambre est plutôt propre, elle ressemble à la mienne en beaucoup mieux rangée. J'étais déjà paresseux avant mais avec le travail je trouve encore moins de temps pour faire le ménage.


Celle-là, c'est le paradis. Il faudrait toujours avoir une femme à la maison.

 

"Il m'est arrivé de voir passer des bus pendant deux heures avant de pouvoir grimper dans l'un d'entre eux"

C'est l'arrêt du bus. Près de 10 000 personnes le prennent ici tous les matins. Il y a plus de 10 lignes qui passent ici mais les bus sont en général déjà bondés.


Tangjialing est situé près du cinquième périphérique de Pékin. En moyenne, le temps de trajet pour aller au travail est compris entre une et deux heures. Avec le monde qu'il y a tous les matins à cet arrêt, les bus n'acceptent pas plus de 4 ou 5 personnes à bord.

Il y a même des agents spécialement assignés à cet endroit pour nous pousser à l'intérieur du bus, sinon les portes ne ferment pas ! Il m'est arrivé de voir passer des bus pendant deux heures avant de pouvoir grimper dans l'un d'entre eux.

C'est difficile d'expliquer la raison pour laquelle nous nous entêtons à vivre cette vie. Certains réussiront, d'autres échoueront mais nous avons tous appris la persévérance et peut-être que cette expérience nous sera utile plus tard."