COMORES

Les vols Sanaa-Moroni : des "avions-brousse"

Trois de nos Observateurs comoriens nous racontent comment leurs compatriotes vivent le crash de l’A310 qui reliait, mardi matin, la capitale yéménite, Sanaa, à Moroni, la capitale des Comores. Leurs témoignages parlent d’un peuple solidaire mais en colère.

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Trois de nos Observateurs comoriens nous racontent comment leurs compatriotes vivent le crash de l’A310 qui reliait, mardi matin, la capitale yéménite, Sanaa, à Moroni, la capitale des Comores. Leurs témoignages parlent d’un peuple solidaire mais en colère.

L’A310 de la compagnie Yemenia Airways avait embarqué à Sanaa 153 passagers et membres d'équipage, dont 66 Français. Il s’est abîmé en mer dans la nuit de lundi à mardi à quelques kilomètres des côtes comoriennes. Une adolescente de 12 ans est la seule rescapée.

La compagnie Yemenia, critiquée après le crash pour ses "manquements" aux normes de sécurité a affirmé, dans un communiqué publié ce mercredi, qu’elle assurait une "maintenance régulière de sa flotte".

"Les conditions sont exécrables : pas de gilets de sauvetage ni de consignes de sécurité"

Fata Mohamed est une Française d’origine comorienne. Elle vit en France et prend régulièrement le vol Sanaa-Moroni.

Depuis 2007, l’avion accidenté ne s’était pas posé sur le sol français. La compagnie continuait toutefois à l’utiliser pour la liaison Sanaa-Moroni. Et c’est précisément à Sanaa que le cauchemar commence. Les conditions sont exécrables : pas de gilets de sauvetage ni de consignes de sécurité. Le compartiment bagage ne ferme pas, ce qui explique qu’à la moindre secousse les bagages à main roulent et tombent sur les passagers. Les toilettes sont très sales et sans papier. Ça sent mauvais. Les sièges sont déchirés. Et cerise sur le gâteau : à bord nous n’avons droit à aucune information jusqu’à l'arrivée.

Le prix du billet est de 1 350 euros (Paris-Moroni aller-retour). C’est peut être la compagnie la moins chère, mais pour 1 350 euros, il ne faut pas non plus jouer avec la vie des gens."

"Nous avons repêché deux chaussures, trois sacs à main et des débris de l’avion"

Mohammed Abdelkader vit à Moroni. Il est l’ancien directeur général de l'Office de la radio et de la télévision de la Grande Comore et a activement participé, hier, aux efforts de secours au large des côtes comoriennes.

J’ai été réveillé vers 3 heures du matin par le gardien de l’immeuble qui m’a appris qu’un avion s’était écrasé au nord de l’île. Avec un ami reporter-photographe nous nous sommes dirigés vers les lieux du crash. Sur notre chemin, nous avons rencontré de nombreux civils qui se dirigeaient aussi vers la zone du sinistre.

Le message a vite circulé. D’abord par la radio nationale, alertée par les familles des victimes qui attendaient leurs proches à l’aéroport, puis par les habitants des villages environnants, dont le message a été relayé par les gardiens des mosquées qui se passaient l’information de minaret en minaret.

Les premiers secouristes ont été les pêcheurs des villages côtiers qui ont pris leurs embarcations et sont partis à la rescousse des passagers de l’A310. Au lever du jour, vers 4 heures du matin, nous avons atteint le nord de l’île. Il y avait une grande mobilisation sur les plages. Mais la mer était devenue houleuse et la plupart des pêcheurs n’osaient plus s’y aventurer. Des habitants des villages côtiers proches de l’aéroport nous ont raconté qu’une odeur de 'gaz', probablement l’odeur du kérosène, flottait dans l’air vers 3 heures du matin.

Vers 9 heures du matin, je suis monté à bord d’une embarcation avec des pêcheurs et nous sommes partis en mer. Aidés d’autres embarcations, nous avons repêché deux chaussures, trois sacs à main et des débris de l’avion à environ 15 à 20 km des côtes comoriennes."

"Dans l’avion, j'ai vu des morceaux du plafond tomber"

Said Mohamed Tourqui vit à Moroni. Il est directeur de la Chambre de commerce franco-comorienne et fait souvent le voyage Sanaa-Moroni à bord des avions de la compagnie Yemenia Airways.

Le décalage entre le vol Paris/Marseille-Sanaa et Sanaa-Moroni est saisissant. Lorsqu’on arrive à Sanaa, on n’a plus de carte d’embarquement, ni de siège attribué. C’est ce que j’appelle 'l'avion-brousse'. Chacun doit se débrouiller pour se trouver une place.

Mais ce qui me choque davantage c’est l’état de délabrement de l’avion. J’ai effectué mon dernier voyage sur cette ligne en avril. Peu avant l’atterrissage, l’hôtesse m’a demandé de relever mon siège. Je répondu que je l’avais déjà fait, mais il ne se rabattait pas. Des anecdotes pareilles sont récurrentes sur la ligne Sanaa-Moroni. Durant ce même voyage, j’ai vu des morceaux du plafond tomber. L’hôtesse tentait de les remettre en place à la main. A cela, il faut ajouter les cendriers des sièges qui ne tiennent plus en place, les housses des sièges qui n’ont jamais été changées, etc.

Le traitement des passagers ne fait pas oublier la vétusté de l’appareil. Le service est déplorable que ce soit à bord de l’avion ou à l’aéroport de Sanaa. Lorsqu’on arrive de Paris, nous sommes transportés dans un mini-bus jusqu’à l’aéroport, où l’on y entre par une sorte d’arrière-salle qui longe des toilettes aux odeurs nauséabondes. Quand on est en transit, les autorités de l’aéroport réquisitionnent nos passeports pour contrôler les voyageurs. L’attente dure en moyenne quatre heures.

Tous les Comoriens vous parleront de ce côté "exotique" de la ligne Sanaa-Moroni. La communauté est excédée et se pose des questions sur l’énorme décalage qui existe entre les vols Paris-Sanaa et les Sanaa-Moroni, alors que c’est la même compagnie qui assure les deux vols. La compagnie Yemenia est vraiment leader sur le marché comorien. Entre 70 et 80 % des Comoriens la choisissent, principalement en raison de ses tarifs, moins chers que ses deux concurrents aux Comores (Kenyan Airways et Air Austral).

Pour la population comorienne, ce drame était inévitable. Tout le monde s’y attendait vu l’état des avions. Les Comoriens sont énervés, en colère mais ils sont aussi croyants et, avec fatalisme, ils attribuent la catastrophe à la volonté de Dieu."