ISRAËL

Les vidéos qui font honte aux Israéliens

Une série de vidéos filmées par la police israélienne des frontières suscite l’indignation des Israéliens et des Palestiniens depuis quelques jours. Depuis un an, des gardes-frontières avaient, en effet, pris l’habitude de poster sur YouTube des vidéos dans lesquelles on les voit humilier des Palestiniens. Lire la suite...

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Une série de vidéos filmées par la police israélienne des frontières suscite l’indignation des Israéliens et des Palestiniens depuis quelques jours. Depuis un an, des gardes-frontières ont, en effet, pris l’habitude de poster sur YouTube des vidéos dans lesquelles on les voit humilier des Palestiniens.

Bien que visibles sur la Toile depuis 2008, l’affaire n’a été ébruitée par le quotidien de gaucheHaaretz que vendredi dernier. Apparaissant sous le tag "comédie" sur le célèbre site d’hébergement, les séquences postées ont été visionnées plus de 2 500 fois chacune. Dans la plupart d'entre elles, on ne voit pas le visage des policiers et les lieux du tournage ne sont pas identifiables.

La police des frontières, créée en 1949, est une force anti-émeutes spécialisée dans la lutte contre le terrorisme. Présente parfois le long de la frontière avec les pays limitrophes, elle patrouille surtout dans les territoires occupés (la Cisjordanie) mais aussi à Jérusalem, notamment. Aux côtés de la police rurale, elle est également responsable de la sécurité des colonies.

La vidéo qui fait grincer des dents

Cette vidéo de 43 secondes a été visitée près de 38 000 fois. On y voit un jeune Palestinien se frappant le visage sur ordre des gardes-frontières. On lui demande ensuite de déclarer sa flamme, dans un mélange d’arabe et d’hébreu, aux gardes-frontières : "Un houmous, un foul (pois chiches en arabe), je vous aime Mishmar Hagvoul (police des frontières, en hébreu)". Sous les rires moqueurs des policiers, le Palestinien continue à se gifler et se plie à leurs injonctions pour répéter un peu plus loin : "Je t’enc** Palestine."

"En Cisjordanie, l’existence d’abus n’est plus à démontrer. Généralement, c’est le fait de jeunes recrues à qui l’on a donné beaucoup de pouvoir"

Lisa Goldman est blogueuse et journaliste à Tel-Aviv.

 

Cette vidéo a très certainement été filmée en Cisjordanie. Les gardes-frontières qui ont tourné ces images font leur service militaire obligatoire dans la police des frontières. Ils sont très jeunes - 18 ou 19 ans - et manquent de sensibilité et de discipline. Les Israéliens ont honte de ces vidéos et les condamnent. Mais ces policiers sont-ils représentatifs de la police des frontières ? Certains vous diront qu’ils sont tous méchants et cruels, d’autres rétorqueront que cela n’est pas vrai, d'autres encore que la vérité est entre les deux.

L’existence d’abus en Cisjordanie n’est plus à démontrer. Généralement, c’est le fait de jeunes recrues à qui l’on a donné beaucoup de pouvoir. Le problème est que la police des frontières considère les Palestiniens comme des terroristes. Les Palestiniens ne voient, eux, dans la police des frontières qu’un uniforme. Aucun des deux ne voit en l’autre de simples êtres humains.

J’ai vu de nombreux abus en Cisjordanie (graffitis racistes, crachats, insultes, harcèlements en tous genres), mais j’ai également rencontré des policiers qui n’aiment pas ce qu’ils font. Ils veulent simplement faire leur boulot et rentrer chez eux sans problèmes. Ils pensent que les colons sont fous, que les gens qui manifestent contre les colons sont fous et que l’occupation est folle, tout comme cette situation."

"Cette affaire de vidéos n’apporte aucun élément nouveau… Tous les jours, nous sommes témoins ou nous entendons parler de tels abus"

Mohammed Omer, est journaliste et blogueur à Gaza. En juin 2008, il a été victime d’abus à la frontière israélo-jordanienne. Il raconte ici son calvaire, qui a été médiatisé à l’époque par la presse occidentale.

Cet enregistrement n’est qu’un simple échantillon de ce qui se passe. Les abus des gardes-frontières israéliens dépassent souvent le simple harcèlement. À l’été 2008, je rentrais d’un voyage à Londres où l’on m’avait remis le prix Martha Gellhorn de la meilleure couverture journalistique. La police des frontières m’a arrêté au passage Allenby, à la frontière israélo-jordanienne, puis remis au Shin Beth, le service israélien de sécurité intérieure.

Durant des heures, j’ai subi humiliations et torture : ils ont braqué une arme sur ma tête, ont violemment enfoncé leurs doigts dans mes oreilles, m’ont maintenu par terre en écrasant ma nuque sous leurs bottes militaires, m’ont trainé par terre tel un balai... j’ai vomi à plusieurs reprises et j’ai perdu connaissance, à cause de l’épuisement et de la douleur. Aujourd’hui encore, je garde des séquelles physiques et je voyage régulièrement pour me soigner à l’étranger.

Il est certain que les Palestiniens appréhendent de traverser les postes de contrôle, mais ils sont déterminés à continuer de mener une vie "normale" en dépit des harcèlements, de la torture et des railleries de l’occupant. Ce qui se passe à ces postes est non seulement humiliant et honteux pour la société israélienne mais aussi pour la communauté internationale qui demeure muette face à ces exactions.

Pour nous, Palestiniens, cette affaire de vidéos n’apporte aucun élément nouveau. Nous ne sommes pas surpris parce que tous les jours nous sommes témoins ou nous entendons parler de tels abus."

"Nous ne pouvons pas continuer à infliger aux Palestiniens ces abus et préserver notre humanité"

Tzika Besor est blogueur et consultant informatique à Yavné, au centre d’Israël.

Les médias israéliens, même indépendants, ont relativement peu traité de cette affaire. Il est vrai que nous ne voyons pas souvent, en Israël, ce genre d’abus mais la plupart des Israéliens savent qu’ils existent dans les territoires occupés. Malheureusement, la grande majorité des Israéliens souhaitent ne pas le savoir. Ils vivent dans le déni. Ils préfèrent se préoccuper de leurs soucis quotidiens : l’éducation de leurs enfants, les embouteillages, le coût de la vie... Ils mènent une vie normale. Ils ne vivent pas sous l’occupation, comme c’est le cas en Cisjordanie. L’écart entre les deux styles de vie est immense. Dans les territoires occupés, les gens vivent un cauchemar. Les soldats israéliens postés là-bas vivent, eux aussi, un cauchemar. Lorsque des soldats commencent à humilier des Palestiniens de la sorte, cela en dit long sur ce qu’ils ressentent. Pour moi, ils sont aussi victimes de l’occupation.

Je pense qu’une enquête doit être menée et que des personnes doivent être jugées. Il faudrait créer un organisme pour enquêter sur le comportement des soldats et de la police des frontières dans les territoires occupés. Il ne s’agit pas d’un incident isolé. Nous ne pouvons pas nous voiler la face tant que nous sommes les plus forts et que nous piétinons violemment les plus faibles. Nous ne pouvons pas continuer à infliger aux Palestiniens ces abus et préserver notre humanité. C’est de cela qu’il s’agit."