La multinationale pétrolière Chevron-Texaco est accusée par des populations indigènes d'Équateur d'avoir contaminé une vaste région de l'Amazonie équatorienne avec des déchets industriels toxiques. Vingt-sept milliards de dollars sont en jeu dans cette querelle environnementale - la plus chère de l'Histoire.

L'affaire commence en 1990, quand Texaco, installée depuis 1969 dans une vaste région habitée par la communauté indigène des Cofàn, quitte le pays et, en accord avec le gouvernement équatorien, décide d'investir 40 millions de dollars pour nettoyer la zone d'exploitation où elle était installée, afin d'échapper à une quelconque procédure judiciaire.

Mais le nettoyage n'a pas eu l'ampleur espérée : deux décennies se sont écoulées et les empreintes de la contamination sont toujours visibles. À Lago Agrio et dans d'autres villes de la région de Sucumbios, les étangs sont remplis de déchets laissés par Texaco. Restés sous le soleil pendant des années, ils se sont infiltrés dans les nappes phréatiques de la région. D'après les indigènes, ces substances toxiques seraient à l'origine de maladies graves (leucémie, etc.) et de décès. Le 27 mai dernier, le procureur du département de Pichincha, Augusto Semanante, a constaté lui-même les dégâts dénoncés par les indigènes.

La chance semble tourner en faveur des Cofàn depuis que le tribunal nord-américain qui a hérité de l'affaire en 2003 a décidé que le cas devait être jugé en Équateur. L'État équatorien s'est impliqué pour donner une suite favorable à la cause des Cofàn et le président Rafael Correa hésite à prendre partie dans une affaire qu'il qualifie de "crime contre l'humanité".

Chevron-Texaco, quant à lui, renvoie la responsabilité à Petroecuador, la compagnie qui a repris l'exploitation du site, et dénonce la pression politique exercée par le gouvernement équatorien. La firme américaine craint de ne pas pouvoir bénéficier d'un procès équitable en Équateur. Le nouveau juge, un ancien responsable de l'armée équatorienne, a déjà laissé entrevoir ce qu'il en pensait : "Il s'agit d'une lutte entre Goliath et des personnes qui n'arrivent même pas à payer leurs factures." La presse équatorienne annonce une décision imminente du tribunal.

Sucumbios, trente ans après

Ces photos nous ont été envoyées par le chef indigène Roberto Aguinda Lucitante. Il a accompagné la commission d'enquête qui suit le procès, lorsqu'elle a visité la région de Sucumbios en 2008. Les clichés montrent la pollution des rivières et des étangs près de Lago Agrio.

"Nous rejetons toute responsabilité"

Chevron Texaco riposte sur un site spécial consacré au conflit avec les indigènes, en anglais et en espagnol

Chevron comprend la situation sanitaire difficile que doivent affronter les résidents de l'est de l'Équateur. Cependant, les principales inquiétudes en matière de santé publique dans la région ne sont pas le résultat  d'opérations pétrolières mais d'un manque d'infrastructures pour le  traitement de l'eau, l'assainissement des terres et les soins médicaux. Nous rejetons fermement la responsabilité attribuée à Chevron dans ce problème, qui résulte uniquement de l'incapacité ou du manque de volonté du gouvernement équatorien de remplir ses fonctions.

Ce cas est une farce judiciaire qui constitue un déni de justice. Chevron appelle à mettre fin à ces poursuites." 

"L'impact sur notre culture est énorme"

Roberto Aguinda Lucitante, 39 ans, est un chef Cofàn de la région de Sucumbios. Il représente la communauté dans le procès

Je suis né en 1970. Le premier puits à Lago Agrio a été construit en 1969, mon destin est donc lié à l'installation de Chevron-Texaco. Avant l'arrivée de la compagnie, la région de Sucumbios appartenait exclusivement au peuple Cofàn. Depuis lors, les Cofàn ont souffert de discriminations, nos femmes ont subi des violences et les fleuves des provinces de Sucumbios et Orellanas ont été contaminés.

Maintenant, nous avons un territoire réduit et entouré de puits de pétrole. Il y a aussi de nouveaux colonisateurs. De ce fait, l'impact sur notre culture est énorme : nous n'arrivons pas à nous nourrir car il est difficile de chasser et de pêcher, il n'y a pas de matériaux pour construire nos maisons."