En septembre dernier à Milan, Abdul Salam Guibre, 19 ans, Italien d'origine africaine, est battu à mort à coups de barres de fer par un commerçant et son fils. La vidéo de son agression, qui vient d'être publiée sur Internet, relance le débat sur le racisme en Italie.

Né au Burkina Faso, Abdul Salam Guibre a vécu la quasi-totalité de sa vie en Italie. Tôt le matin du 14 septembre dernier, il entre dans un magasin avec deux de ses amis. Fausto Cristofoli, un commerçant âgé de 51 ans et Daniele, son fils de 31 ans, l'accusent d'avoir volé un paquet de biscuits. Une dispute éclate. Abdul Salam Guibre se fait lyncher à coups de bars de fer. Il décède à l'hôpital quelques heures après.

Le procès s'ouvre le 21 avril. Selon des témoins, les commerçants auraient proféré des insultes racistes, comme "sales voleurs de nègre", alors qu'ils passaient le jeune homme à tabac. Pourtant, il est probable que le motif racial de l'agression ne soit pas retenu, car la vidéo de surveillance produite lors du procès n'a pas de son, l'accusation ne peut donc pas fournir la preuve que les agresseurs ont tenu des propos racistes. La sentence pour les deux commerçants accusés de meurtre pourrait aller jusqu'à trente ans de prison, mais les accusés ayant demandé une procédure abrégée (Rito abbreviato), qui ne peut faire l'objet d'un appel, ils pourraient s'en sortir avec le tiers de la peine, soit une dizaine d'années.

"Plus les immigrants sont nombreux, plus les racistes sont nombreux"

Aly Baba Faye est professeur de sociologie. D'origine sénégalaise, il s'est installé en Italie à l'âge de 22 ans et vit à Rome depuis vingt-cinq ans. 

Quand je suis arrivé, au début des années 1980, c'était très différent. A l'époque, il y avait moins de 10 000 étrangers dans tout le pays. Et les gens n'avaient vraiment pas la culture de la diversité, comme en France ou au Royaume-Uni. Les principales réactions étaient de la curiosité : "C'est quoi le Sénégal ?". Mais rien d'hostile. Dans les années 1990, les choses ont commencé à changer. En 1989, des réfugiés africains ont été tués à Naples. Puis le Ligue du Nord a vu le jour, en 1992. Plus les immigrants sont nombreux, plus les racistes sont nombreux. En 1993, j'ai été attaqué par un gang en pleine journée. Ils me disaient de retourner d'où je venais. J'ai eu la chance que des passants appellent la police. Cela m'a sauvé.

Cette façon qu'ont les gens de murmurer en vous regardant dans le bus ou dans le train, comme si vous étiez dangereux, ça n'aurait pas pu arriver dans les années 1980. Aujourd'hui, si vous voulez louer une maison, vous pouvez prendre un rendez-vous par téléphone, mais dès que vous êtes sur place et qu'on voit que vous êtes Noir, on vous dit "c'est déjà pris" ou carrément "les voisins ne souhaitent pas vivre à côté d'étrangers". C'est devenu assez banal pour les gens d'ici d'assumer des positions racistes et d'en parler librement. Ils ne font d'ailleurs aucune différence entre étrangers et personnes naturalisées qui ont des parents étrangers. Abdul [Guibre] était Italien. Il a passé toute sa vie ici. 

Dans la plupart des pays, on est puni pour les crimes commis contre des immigrés. Mais en Italie, il y a la mafia et le Vatican. La loi est malléable et quoi qu'il advienne, Dieu vous pardonne." Va bene" comme ils disent. Deux jours après la marche en l'honneur d'Abdul, [7000 personnes se sont rassemblées à  Milan], ils disaient déjà ‘la vie continue'."

L’enregistrement de la caméra de surveillance

Attention, ces images peuvent choquer. Cette vidéosurveillance a été publiée par le site Affaritaliani. A partir de 1'12mn, les mêmes images sont rejouées agrandies afin de faciliter la visibilité de la scène. La victime, Abdul Salam Guibre, est alors marquée d'un point rouge.