ARABIE SAOUDITE

Les chiites saoudiennes prises pour cibles par la police religieuse sunnite

Une vidéo postée sur Internet a déclenché la colère de la communauté chiite saoudienne. On y voit un muttawa - un agent de la police religieuse - filmer des femmes chiites en pèlerinage à Médine. Un acte insultant, selon ces femmes, et qui a déclenché des manifestations et des émeutes dans plusieurs villes de la région.

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"Cachée des Muttawa" postée sur Flickr par Moaksey.

Une vidéo postée sur Internet a déclenché la colère de la communauté chiite saoudienne. On y voit un muttawa - un agent de la police religieuse - filmer des femmes chiites en pèlerinage à Médine. Un acte insultant, selon ces femmes, et qui a déclenché des manifestations et des émeutes dans plusieurs villes de la région.

Le 20 février dernier, près d'un millier de chiites tentent de se rendre sur les tombeaux des prophètes et des Sahabas (les compagnons du Prophète), à Médine. Sur leur parcours, des membres de la Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, la police religieuse saoudienne, les harcèlent, allant jusqu'à filmer les femmes chiites voilées. Cet acte, vécu comme une provocation par la communauté chiite a déclenché une série de manifestations dans la province de Qatif, dans l'est de l'Arabie saoudite. Durant ces rassemblements, plusieurs manifestants chiites ont été grièvement blessés et 17 personnes auraient été interpellées par les autorités (voir la vidéo).

Ces incidents interviennent dans une période de grande tension entre les deux communautés. Le 13 février, la réforme institutionnelle décidée par le roi Abdallah avait déjà provoqué la colère des chiites. Cette réforme ouvre, pour la première fois, le Comité des grands oulémas aux différents courants sunnites de l'islam - et plus seulement au Wahhabites -, mais elle ne fait pas référence aux chiites, qui restent à l'écart des instances religieuses saoudiennes.

Dans un pays composé majoritairement de fondamentalistes wahhabites, qui se considèrent comme le "groupe sauvé" de l'islam, les musulmans chiites, qui constituent entre 15 et 20 % de la population, se disent discriminés de façon systématique. Nos Observateurs sur place racontent la cohabitation entre les deux communautés.

"Ce que je ressens, c'est qu'ils ne tiennent pas à se mélanger avec nous"

Hani Wafa est journaliste et politologue. Il est sunnite et vit à Riyad.

Je ne pense pas qu'il y ait un véritable conflit entre les sunnites et les chiites. Il s'agit d'une différence sur l'interprétation de la religion, rien de plus. Je connais des chiites personnellement. J'ai même eu un collègue à l'université qui était chiite.

Ce que je ressens, c'est qu'ils ne tiennent pas à se mélanger avec nous. Ils se retrouvent exclusivement entre eux. Mais ça ne signifie pas pour autant qu'on se combat. Nous sommes tous des musulmans, on croit au même Prophète et au même Dieu. Et, sans nos habits religieux, il est très difficile de savoir qui est chiite et qui est sunnite. Cela dit, il peut y avoir des fanatiques dans la police religieuse, comme il y en a aussi chez les chiites, ce qui explique ce genre d'événement."

Échauffourées à Médine

Ces images postées sur YouTube par rbkmmeng nous ont été signalées par Mohammad Al-Saeedi. La scène se passe selon lui lors d'émeutes, le 23 février dernier, à Médine, dans le quartier de la mosquée du Prophète. On y voit des muttawas (avec les keffiehs rouges), assistés de troupes anti-émeute (en uniforme),  poursuivre jusqu'à leur hôtel et frapper à coup de bâton des pèlerins chiites.

"Nous sommes victimes de discrimination au quotidien"

Mohammad Al-Saeedi vit à Quadif, ville majoritairement chiite de l'est du pays. Ancien journaliste, il est actuellement sans emploi.

Le muttawa qui a filmé les femmes devrait être en prison pour tous les troubles qu'il a causés. Mais ce n'est qu'une provocation parmi beaucoup d'autres. Tous les mois, il y a des chiites mis en prison sans aucune raison. Juste parce qu'ils sont chiites. Le gouvernement ne nous considère pas comme des musulmans. Il pense qu'on soutient l'Iran parce que nous faisons partie du même courant religieux [Les chiites duodécimains qui reconnaissent douze imams]. Nous sommes victimes de discrimination au quotidien. Et même si on a un peu plus de liberté depuis la fin de la guerre Iran-Irak [1988], on n'a pas les mêmes chances de réussir que les sunnites. C'est beaucoup plus difficile pour nous de trouver un travail dans une compagnie pétrolière, au gouvernement, ou de trouver une place à l'université pour nos enfants. 

Des gens de mon village sont allés voir le roi après les récents évènements ; il n'a accepté de les recevoir que le troisième jour. Devant la montée des violences, il a décidé de relâcher les manifestants emprisonnés, mais ce que nous voulons c'est un vrai dialogue."

Les vidéos qui ont mis le feu aux poudres

La vidéo à l'origine des émeutes a été postée sur YouTube par Injubail. Ces femmes, des musulmanes chiites, venaient se recueillir sur la tombe de leur second imam, Hassan Ben Ali. Un muttawa les filme pendant leur visite. Elles ripostent en lançant leurs chaussures et en filmant la scène avec leurs téléphones portables.

La même scène filmée sous un autre angle. On entend les femmes qui crient des slogans religieux.