CAMBODGE

Les Khmers rouges vont-ils enfin payer pour leurs crimes ?

Après 35 ans d'attente, le peuple cambodgien s'apprête à affronter son douloureux passé. Alors que les plus jeunes préfèrent oublier cette obscure période, les survivants du génocide perpétré par les Khmers rouges réclament justice. L'une d'entre eux, une jeune femme dont les deux parents ont été tués par les sbires de Pol Pot, témoigne aujourd'hui.

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Une cellule de la tristement célèbre prison Tuol Sleng, aussi connue sous le nom de camp S-21. Photo de Tristan Cléments.

Après 35 ans d'attente, le peuple cambodgien s'apprête à affronter son douloureux passé. Alors que les plus jeunes préfèrent oublier cette obscure période, les survivants du génocide perpétré par les Khmers rouges réclament justice. L'une d'entre eux, une jeune femme dont les deux parents ont été tués par les sbires de Pol Pot, témoigne aujourd'hui.

Les Khmers rouges sont responsables de la mort d'environ 2 millions de Cambodgiens, pour la plupart des membres de la classe moyennes envoyés dans des camps de travail à la campagne. Pourtant depuis 1979, date à laquelle ils ont été renversés par les forces vietnamiennes, aucun des responsables du génocide n'a été jugé. Pol Pot est mort en 1998 sans avoir eu à répondre de ses actes, mais l'un de ses bouchers en chef, Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de "Camarade Douch", est en ce moment devant les juges à Phnom Penh.

Photo du camp S-21

Ces photos ont été prises en janvier 2009 par Tristan Cléments, un blogueur qui a visité l'ancienne prison de Tuol Sleng, aujourd'hui transformée en musée. 

Ces barbelés avaient été placés au deuxième étage du bâtiment pour empêcher les prisonniers de se suicider.

"La Chine, qui soutenait le régime des Khmers rouges, ne veut pas qu'on lui reparle de ses méfaits passés"

Theary Seng est directrice du Centre cambodgien pour le développement social. Elle a fui le Cambodge pour les Etats-Unis en 1979, après que ses deux parents ont été tués par les Khmers rouges. Aujourd'hui, elle vit à Phnom Penh.

J'avais 4 ans et je vivais dans la capitale [Phnom Penh] avec ma famille quand les Khmers rouges sont arrivés. Ils nous ont dit que les Américains allaient bombarder notre ville et que nous devions partir à la campagne pour trois jours. Comme tous les habitants, nous avons fui. Mais bien sûr, il ne s'agissait pas de trois jours, mais de quatre ans ! Avant cet événement, ma mère était une femme d'affaires et mon père, ancien professeur, était devenu militaire. Les Khmers rouges ne nous aimaient pas parce que nous étions éduqués et donc 'influencés' par les valeurs occidentales. Durant cette période, mon père a 'disparu'. (Je n'ai jamais eu confirmation de sa mort, mais compte tenu des circonstances, il y a peu de doutes).

A la campagne, nous sommes tous devenus des esclaves. Nous travaillions et mangions en communauté. Ma mère travaillait dans les rizières et moi j'allais, avec les autres enfants, transporter des feuilles de palmiers pour construire des gargotes. Nous nous estimions relativement chanceux car nous vivions en famille dans la province de Svay Rieng (près du Vietnam). Mais le régime a commencé à avoir peur que les habitants de cette région soient infiltrés par des Vietnamiens. Ma mère et moi avons été envoyées en prison durant les cinq derniers mois du régime. Ma mère était attachée au sol en permanence, dans une cellule avec cinq autres personnes. J'étais trop jeune pour que l'on m'attache, car mes chevilles étaient trop petites. Ma mère est morte dans cette prison.

Je n'ai jamais revu la maison dans laquelle j'ai grandi. Il y a un nouveau propriétaire maintenant car la loi ne reconnaît toujours pas les propriétaires d'avant 1979. Je suis retournée à Phnom Penh après la chute du régime, mais au bout d'un an la situation nous paraissait toujours instable donc nous avons décidé de fuir. Nous sommes partis vers le nord-ouest en camion et puis nous avons traversé la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande. Nous avons effectué ce voyage avec une trentaine d'amis et de membres de notre famille. Ce fut une expérience très difficile. Ce n'est qu'en 1995 que je suis retournée pour la première fois au Cambodge. Puis, il y a cinq ans, je m'y suis réinstallée pour de bon.

Nous, les Cambodgiens, sommes prisonniers de notre passé ; hantés par ces souvenirs tragiques qui ne s'effacent pas. Nous avons été exposés à trop de violences et de violations des droits de l'Homme. Ce procès offre la possibilité de punir les coupables qui vivent à l'heure actuelle en toute impunité. Car malgré les apparences, la société cambodgienne n'est pas en paix avec elle-même. Il est réconfortant de voir que la communauté internationale se préoccupe de notre passé et de nos morts ; c'est une étape importante pour nous. Mais ce procès doit aller au bout. Si cette reconnaissance n'est qu'une mascarade, alors ce sera une nouvelle déception pour nous tous.

Ce procès a des implications au niveau national, mais aussi régional. Par exemple, sur le plan régional, la Chine, qui soutenait le régime des Khmers rouges, ne veut pas qu'on lui reparle de ses méfaits passés. Pékin a menacé d'opposer son veto sur la création de ce tribunal et c'est pour cette raison qu'il n'a pas reçu l'aval du Conseil de sécurité des Nations unies. Et puis l'actuel gouvernement cambodgien est formé en partie d'anciens membres des Khmers rouges. Enfin, il y a le Vietnam qui veut être reconnu comme le libérateur, même si cette libération s'est en fait traduite par une invasion.

Il faut laisser du temps à la justice pour régler la situation une bonne fois pour toute. Nous avons néanmoins l'impression que le procès prend du retard, parfois de manière injustifiée. Certains anciens chefs Khmers rouges, maintenant très âgés, pourraient mourir avant ou pendant le procès, ce qui serait très décevant compte tenu des millions de dollars dépensés pour qu'ils soient jugés. Je pense aussi que d'autres personnes devraient être jugées en plus des cinq Khmers rouges poursuivis. La proposition du procureur international adjoint de poursuivre six autres responsables du génocide devrait être prise en considération."