CHINE

Travailler pour HP ou Microsoft en Chine, "c’est comme purger une peine de prison"

Un rapport produit par des militants des droits de l'Homme dresse un bilan terrifiant des conditions de travail chez des sous-traitants d'IBM, Microsoft, HP et Dell. Douze heures par jour, sept jours par semaine, ils assemblent les touches de vos claviers pour 60 centimes de l'heure. Et pas le droit de lever la tête de son plan de travail, sous peine de licenciement immédiat. Lire la suite et voir les photos...

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Un rapport produit par des militants des droits de l'Homme dresse un bilan terrifiant des conditions de travail chez des sous-traitants d'IBM, Microsoft, HP et Dell. Douze heures par jour, sept jours par semaine, ils assemblent les touches de vos claviers pour 60 centimes de l'heure. Et pas le droit de lever la tête de son plan de travail, sous peine de licenciement immédiat.

L'usine taïwanaise Meitai, dans la ville de Dongguan, au sud-est de la Chine, emploie 2 000 travailleurs, dont 75% de femmes, pour produire du matériel informatique et notamment des claviers et imprimantes pour Hewlett-Packard, Dell, Lenovo (chinois), Microsoft et IBM. L'étude accablante, publiée en ligne par le Comité national du travail (National Labor Committee), a été réalisée de juin à septembre 2008 et mise à jour mi-janvier 2009.

Nous avons contacté les entreprises citées dans le rapport. Seules Microsoft et HP nous ont confirmé avoir pris connaissance de cette étude. Les deux entreprises nous ont ensuite fait parvenir des communiqués expliquant l'importance qu'ils attachent aux "conditions de travail justes" et à la "sécurité" des employés qui fabriquent leur matériel.

"Ils ne leur permettent même pas de lever la tête où de mettre leurs mains dans leurs poches"

Charles Kernaghan est l'un des membres du Comité national du travail qui a participé à ce rapport.

Les jeunes travailleurs sont assis sur des tabourets en bois douze heures par jour, sept jours par semaine. Sur la chaîne de montage, 500 claviers arrivent par heure, soit un toute les 7,2 secondes. Il doivent insérer chaque touche en une seconde maximum, répétant le même geste 3 250 fois par heure, 250 fois par semaine et plus d'un million de fois par mois. 

Les heures supplémentaires sont obligatoire. Ils font des shifts de douze heures par jour, sept jours par semaine et ont en moyenne deux jours de récupération par mois. L'ouvrier qui ose prendre son dimanche (normalement un jour de congé) sera privé de deux jours et demi de salaire. Les travailleurs passent en moyenne 81 heures à l'usine par semaine, ce qui dépasse de 318% le nombre d'heures supplémentaires autorisées en Chine ! De plus, une partie des heures supplémentaires n'est pas rémunérée. Pour 75 heures de travail par semaine, un ouvrier ramènera à la maison 45 euros. Son salaire est de 0,6 centime d'euro de l'heure en comptant les heures supplémentaires et les bonus.

Au milieu de l'année 2008, l'usine Meitai a recruté massivement en affichant un grand panneau devant l'usine: 'L'entreprise Meitai recherche un grand nombre de travailleuses de 18 à 35 ans, payé de 1 200 à 1 500 RMB par mois [137 à 171 euros - sans les heures supplémentaires]'. Les autres usines aux alentours proposent des conditions de travail similaires. Mais ce qui est particulièrement choquant avec celle-ci, c'est le manque de liberté des ouvriers. Ils n'ont pas le droit de parler, d'écouter de la musique ni d'aller aux toilettes pendant leur shift. On leur interdit même de lever la tête et de mettre leurs mains dans leurs poches. Ceux qui arrivent une minute en retard ou oublient de se limer les ongles (ce qui peut altérer la qualité de leur travail) se voient attribuer des amendes. On les fouille à l'entrée et à la sortie de l'usine et ceux qui distribuent des prospectus ou parlent des conditions de travail à l'extérieur sont licenciés. Quand ils quittent une pièce, ils se lèvent tous ensemble et sortent en file indienne.

 

'Le règlement et la discipline' de l'usine Meitai :

'Les bavardages (...) sont interdits pendant le shift.'

'Les employés doivent maintenir l'image de l'entreprise (...). Les employés doivent s'habiller proprement et de manière appropriée (...) ne pas distribuer de prospectus au sein de l'entreprise, ne pas marcher sur les espaces verts et les plantes (...).'

Un travailleur résume ce qu'il ressent lorsqu'il travaille à l'usine: 'J'ai l'impression de purger une peine de prison.'

 

De dix à douze travailleurs partagent un dortoir. Ils dorment sur de petits lits en métal contre les murs. Ils étendent de vieux draps autour de leurs cabines pour plus d'intimité. Les travailleurs sont enfermés dans l'usine quatre jours par semaine et on leur interdit même de se promener.

 

Les noms des travailleurs à qui l'on a distribué des amendes pour ne pas avoir nettoyé leurs dortoirs sont affichés sur un tableau.

 

La salle de bain avec des toilettes à la turque.  En hiver, les travailleurs doivent descendre plusieurs étages pour remplir un petit sceau en plastique d'eau chaude qu'ils doivent ensuite remonter dans leurs chambres pour se laver avec une éponge.

 

Pour symboliser leurs 'vies qui s'améliorent', on sert aux travailleurs un repas spécial le vendredi: une cuisse et une patte de poulet. 

 

Pour le petit déjeuner, on leur donne une bouillie d'eau et de riz.

 

Les travailleurs n'ont que 15 minutes pour manger à midi.

Les autres entreprises du coin ont donné à leurs ouvriers une semaine de repos pour la nouvelle année (une période très importante qui correspond à Thanksgiving plus Noël pour les Américains). Mais l'usine Metai n'a accordé que trois jours à ses employés, les empêchant ainsi de retourner chez eux. Ce sont tous des travailleurs migrants. Je pense que l'usine a peur de les laisser partir avec un mois de salaire et qu'ils ne reviennent jamais.

 

Ce qui est choquant également, c'est que l'usine travaille pour des entreprises aussi réputées. S'il y a une usine dont ces entreprises devraient se méfier, c'est bien celle-là. Microsoft lutte pour protéger ses produits de la contrefaçon, mais se moque des lois visant à protéger les travailleurs qui fabriquent leur matériel. Dell, HP, IBM ont tous promis de faire quelque chose. Mais ils se contenteront d'envoyer des 'surveillants' dans l'usine, chargés de vérifier ce qu'il s'y passe. Les travailleurs sont terrifiés; ils n'oseront pas leur dire quoi que ce soit. Ces entreprises s'installent en Chine non pas parce qu'elles aiment ce pays, mais parce qu'on peut y forcer les gens à travailler pour rien sans qu'ils ne se plaignent. Pendant ce temps, la Chine sacrifie ses jeunes travailleurs pour construire une classe moyenne que ces derniers ne verront jamais.

Pour rassembler ces informations, nous avions des gens à l'intérieur de l'usine, mais nous ne pouvons en dire plus sur nos méthodes d'enquête. Nous avons interrogé les travailleurs à l'extérieur. Certains vont voir des organisations de protection de la santé et des droits de l'Homme pendant leurs jours de repos. Mais ils font très attention. Les organisations, quant à elles, doivent bouger constamment pour ne pas se faire repérer par les usines. La plupart des travailleurs n'ont même jamais entendu le mot syndicat. Ils pensent que c'est une réunion matinale. Les ouvriers n'ont pas de réelle sécurité sociale et sont dans des situations très précaires. Bien sûr, ils espèrent trouver un meilleur travail. Mais avec la crise financière, cela sera encore plus difficile. Vingt millions de travailleurs immigrés ont étés récemment licenciés en Chine."