RUSSIE

Le métier le plus dangereux du monde? Défenseur des droits de l’homme en Russie

6 mn

L'avocat et défenseur des droits de l'homme Stanislav Markelov, 34 ans, a été abattu, le 19 janvier, alors qu'il sortait d'une conférence de presse à quelques pas du Kremlin. Un assassinat qui n'a pas ému grand monde en Russie, où l'impunité dans ce genre d'affaire est devenue la règle.

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Commémoration du décès d'un avocat des droits de l'homme. Image: "Dave Pyle".

L'avocat et défenseur des droits de l'homme Stanislav Markelov, 34 ans, a été abattu, le 19 janvier, alors qu'il sortait d'une conférence de presse à quelques pas du Kremlin. Un assassinat qui n'a pas ému grand monde en Russie, où l'impunité dans ce genre d'affaire est devenue la règle.

Scène de commémoration sur les lieux de l'assassinat de Stanislav Markelov. Posté par "mosdave" sur Flickr.

Stanislav Markelov était une figure de la contestation russe. Il avait été l'avocat d'Anna Politkovskaya, une journaliste elle-même assassinée en octobre 2006, et enquêtait sur les crimes de guerre en Tchétchénie. Il a été assassiné alors qu'il sortait d'un conférence de presse, où il avait annoncé la libération de l'officier russe Yuri Budanov, qu'il accusait du meurtre d'une jeune Tchétchène. L'homme cagoulé qui l'a abattu a également tué une journaliste de Novaya Gazeta, Anastasia Barburova, 25 ans, qui tentait de lui venir en aide. Le commanditaire de cet assassinat, vraisemblablement commis par un professionnel, n'a pas encore été identifié. Et il ne sera sûrement jamais, car, en Russie, la liste des avocats, journalistes indépendants et défenseurs des droits de l'homme victimes de contrats est longue.

Quelques-uns des meurtres jamais élucidés.

1993 - Nikolay Likhachev, banquier

1994 - Dmitry Kholodov, journaliste

1995 - Vladislav Listiev, journaliste

1996 - Paul Tatum, homme d'affaires

1997 - Mikhail Manevich, membre de la Douma

1998 - Galina Starovoitova, membre de la Douma

1999 - Viktor Novoselov, vice-président du Parlement de Saint-Petersbourg.

2000 - Ilya Vaisman, homme d'affaires

2001 - Igor Belyakov, vice-maire de Novosibirsk

2002 - Vladimir Golovlev, membre de la Douma

2003 - Sergey Yushenkov, membre de la Douma

2004 - Paul Khlebnikov, journaliste

2005 - Ayrat Sharipov, homme d'affaires

2006 - Anna Politkovskaya, journaliste

2007 - Farid Babayev, activiste politique

2008 - Ruslan Yamadaev, membre de la Douma, leader de l'opposition Tchétchène

"L'État russe se fiche pas mal que le juge ou l'enquêteur passe devant la Cour européenne des droits de l'homme"

Veronika Mrachenko est présidente de la fondation " Le droit des mères" , qui cherche à faire la lumière sur les affaires de soldats décédés "hors combats" (471 en 2008). Certains de ces jeunes militaires se suicident à la suite de mauvais traitements, d'autres sont tout simplement éliminés par leurs supérieurs. 

Nous sommes des gens normaux. On comprend très bien qu'on ne les ramènera pas à la vie et qu'on ne gagnera pas non plus tous les procès. Mais nous sommes prêts à mener de longues batailles. En ce moment, par exemple, on s'attend à un véritable combat dans le cadre de l'affaire Ivan Krasheninnikov.

Ivan Krasheninnikov est entré dans l'armée le 27 novembre 2005. Le 11 décembre 2006, il est retrouvé mort dans le sous-sol de sa caserne, pendu à une ceinture.  Les sergents Krul et Aflistov, de l'unité 35652, sont alors accusés d'avoir harcelé le soldat jusqu'à ce qu'il se donne la mort. Mais pendant toute la durée du procès, la fondation "Le droit des mères" a essayé d'attirer l'attention sur le fait que les rapports médico-légaux se contredisaient. A l'inverse de ce que disaient les experts de l'Etat, nos experts indépendants affirmaient qu'Ivan a été étranglé avant d'être pendu.Mais les enquêteurs se sont contentés d'arrêter les premiers suspects venus, et ils les ont fait passer pour de simples brutes.

Le procès a duré deux ans. Finalement, Krul et Aflistov ont écopé respectivement de 18 et 12 mois avec sursis, ce qui est moins que le minimum prévu pour ce type de crime. La cour a refusé de renvoyer l'affaire et de vérifier le travail de l'enquêteur, Merkushev, qui a pourtant bâclé l'enquête.

Le verdict est effarant. L'Etat russe se fiche pas mal que le juge ou l'enquêteur passe devant la Cour européenne des droits de l'homme... Mais nous, on continue le combat."

"Les enquêteurs savent que la cour accepte toute sorte de preuves fabriquées"

Lev Ponomaryov dirige le mouvement "For Human Rights" en Russie. Il a travaillé avec plusieurs personnes assassinées dans les mêmes circonstances que Stanislav Markelov.

Quatre de mes amis ont été assassinés : les politiciens Galina Starovoytova et Sergei Yushenkov, et les journalistes Anna Politkovskaya et Yuri Schekochikhin. Mais aucun des commanditaires n'a été identifié. Il arrive parfois que le meurtrier, ou un de ses complices, soit arrêté, mais jamais les commanditaires. Pourquoi ? Parce que le bureau du procureur "égare" des documents. Et, cette fois-ci, c'est au tour de Stanislav Markelov. On travaillait dans le même bureau, c'était un ami.

La procédure d'enquête en Russie n'est pas fiable. Ça ne se voit pas tellement pour les crimes ordinaires. Mais quand il s'agit de quelqu'un d'important, et notamment lorsque nous obtenons des audiences publiques, ça saute aux yeux. Dans l'affaire du meurtre d'Anna Politkovskaya, le procès est bloqué tant les erreurs de l'enquête sont flagrantes. Les enquêteurs ne sont pas professionnels. Ils savent que la cour accepte toute sorte de preuves fabriquées. Et quand il s'agit d'une affaire politique et que les autorités sont impliquées, même indirectement, elles font tout pour interférer dans le procès."