MONDE

Écoute-t-on encore la France quand elle parle de droits de l'Homme ?

Le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner a mis en doute, ce mercredi, la nécessité d'un poste de secrétaire d'Etat aux Droits de l'Homme au sein de son ministère. Une déclaration particulièrement controversée, surtout qu'elle a été faite le jour du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. L'occasion de demander à nos Observateurs, de Tunis à Pékin, si la France leur semble toujours avoir une influence dans ce domaine.

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Le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner a mis en doute, ce mercredi, la nécessité d'un poste de secrétaire d'Etat aux Droits de l'Homme au sein de son ministère. Une déclaration particulièrement controversée, surtout qu'elle a été faite le jour du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. L'occasion de demander à nos Observateurs, de Tunis à Pékin, si la France leur semble toujours avoir une influence dans ce domaine.

Bernard Kouchner a notamment expliqué, dans un entretien accordé au quotidien Le Parisien/Aujourd'hui en France paru ce mercredi, qu'il y a une "contradiction permanente entre les droits de l'Homme et la politique étrangère d'un Etat" et qu'il regrettait d'avoir demandé à Nicolas Sarkozy la création d'un secrétariat d'Etat aux Droits de l'Homme. Le ministre estime que "l'important, c'est d'agir" et affirme avoir déjà fait avancer des dossiers concrets, sans "angélisme".

Nous avons demandé à des militants des droits de l'Homme de commenter l'action diplomatique française dans ce domaine durant ces 15 dernières années.

"On se rappelle de la célèbre phrase de Chirac lors d'un voyage en Tunisie : 'le premier des droits de l'Homme, c'est manger'"

TUNISIE

Mokhtar Yahyaoui est un ancien juge de Tunis. C'est un opposant farouche au président Zine el-Abidine Ben Ali et un défenseur des droits de l'Homme en Tunisie.

La Tunisie, et l'Afrique du Nord en générale, a une relation tout à fait particulière avec la France, dont elle partage la langue et une partie de l'Histoire. La France aurait donc pu avoir une influence positive dans de nombreux domaines, y compris les droits de l'Homme. Ce n'est pas le cas. Au contraire. On se rappelle de la célèbre phrase de Jacques Chirac lors d'un voyage en Tunisie : "le premier des droits de l'Homme, c'est manger". Cette déclaration était honteuse : on peut être esclave et avoir de quoi manger ! La France s'accommode des régimes autoritaires de la région car elle les considère comme des remparts contre les islamistes. Et puis ce sont des régimes avec qui il est facile de faire des affaires. Non, vraiment, pour moi, la France n'est pas la patrie des droits de l'Homme. En ce moment, je regarderais plutôt du côté d'Obama."

"Rama Yade a été efficace lorsque nous avons travaillé sur des problèmes concrets"

FRANCE

Jean-François Julliard est secrétaire général de l'ONG de défense de la liberté d'expression Reporters sans frontières, basée à Paris.

Il est clair que lorsqu'on parle à des militants des droits de l'Homme à l'étranger, la France n'est plus perçue comme une référence. Beaucoup ont entendu parler de la visite de Mouammar Kadhafi en France au moment de la journée mondiale des droits de l'Homme, ou de l'invitation de Bachar al-Assad pour le 14 juillet. Certains nous parlent aussi de l'état de nos prisons. Tout cela a terni l'image du pays.

Rama Yade a été efficace lorsque nous avons travaillé sur des problèmes concrets. Par exemple, pour obtenir un visa, faire passer un message. Elle est très demandeuse de collaboration avec les ONG. Nous avons pu la rencontrer déjà trois ou quatre fois depuis son entrée en fonction. En revanche, elle a peu d'influence en matière de politique générale. Lorsqu'il s'agit de traiter avec la Chine, ou avec la Libye, cela passe au-dessus d'elle. Nous avions été particulièrement déçus de sa visite en Tunisie avec Nicolas Sarkozy, qui avait déclaré que la liberté progressait dans ce pays. Rama Yade n'avait pas protesté et n'avait rencontré qu'un seul représentant des défenseurs des droits de l'Homme - et encore rapidement, dans le hall d'un hôtel."

"La seule activité de l'ambassade de France à Rangoun est de faciliter la tâche de la société Total et d'organiser des cours de français"

BIRMANIE

Kio est un exilé birman en Thaïlande d'où il milite pour la démocratie et les droits de l'Homme.

Je ne connais même pas le nom du ministre français des Affaires étrangères. La raison est simple : la France ne fait rien à ma connaissance dans le domaine des droits de l'Homme en Birmanie. La seule activité de l'ambassade de France à Rangoun est de faciliter la tâche de la société Total et d'organiser des cours de français. Lorsque nous rencontrons les diplomates français, ils nous font comprendre que Total est un sujet tabou et que si nous voulons qu'ils nous soutiennent, il ne faut pas en parler. Pourtant Total a participé de manière indirecte à des violations des droits de l'Homme. J'avais visité les sites où Total construisait ses pipelines en 1996 et en 1997. Les militaires présents sur place utilisaient des villageois pour déminer la zone ! Ces problèmes sont anciens, mais ce qui reste d'actualité c'est que la France tient à garder de bonnes relations avec la junte pour protéger les intérêts de Total. Certains autres pays européens sont plus actifs, comme le Royaume-Uni ou l'Italie."

"Les intellectuels iraniens font référence à la France lorsqu'ils parlent de droits de l'Homme"

IRAN

Reza Moïni est un Iranien vivant à Paris. Il est le responsable du site d'information sur les droits de l'Homme Bidaran.net.

La France est toujours perçue en Iran comme la patrie des droits de l'Homme. Notre première Constitution, en 1906, était un mélange des Constitutions française et belge. Encore aujourd'hui, notre droit est imprégné du droit français et les intellectuels iraniens font référence à la France lorsqu'ils parlent de droits de l'Homme. Il n'y a pas longtemps encore, j'entendais l'un d'entre eux citer Albert Camus pour aborder la question de la peine de mort. La France a toujours essayé d'avoir une influence dans ce domaine. Je me rappelle, par exemple, que Chirac avait ouvertement demandé la libération d'un journaliste emprisonné, Akbar Ganji, et cela avait marché. Sarkozy pour l'instant n'a fait aucune déclaration publique sur les droits de l'Homme, même s'il est très stricte sur le nucléaire. Quant à Rama Yade, elle s'est une fois réjouie de la libération d'un défenseur des droits de l'Homme, et j'avais beaucoup apprécié. Mais sinon elle a été discrète. Pas un mot, par exemple, à ma connaissance, sur les droits des femmes en Iran."

"J’ai l’impression que la France elle-même ne croit plus en ses valeurs"

CHINE

Marie Holzman est sinologue et militante pour les droits de l'Homme en Chine. Elle enseigne à l'université Paris-VII et préside l'association Solidarité Chine.

La France peut avoir une influence sur la situation des droits de l'Homme en Chine, c'est juste une question de volonté. On est dans le domaine des idées, des valeurs. Le gouvernement chinois ne se gêne pas pour affirmer les siennes, en s'opposant par exemple à la venue du dalaï-lama en France. Il faut donc qu'on affirme les nôtres.

Le problème, c'est que j'ai l'impression que la France elle-même ne croit plus en ses valeurs. Au cours de l'année 2008, la position de Nicolas Sarkozy vis-à-vis de la Chine a tellement varié que les Chinois ont du mal à décrypter le discours français. C'est extrêmement dommageable pour les droits de l'Homme. Les déclarations de Bernard Kouchner aujourd'hui [sur Rama Yade] sont le pompon : dire, le jour du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, que le secrétariat d'Etat des Droits de l'Homme est "une erreur" constitue une pure provocation.

Le discours de la France est de plus en plus axé sur le commerce, le libre-échange. Or c'est précisément les mécanismes du libéralisme économique qui font que nous, consommateurs français, participons en toute connaissance de cause à l'exploitation des ouvriers chinois. Pourtant l'économie chinoise dépend tellement des exportations que la consommation des Occidentaux pourrait être un vrai moyen de pression sur le gouvernement. De plus de plus de groupes s'en rendent compte et tendent vers cette logique-là."

Image postée sur Flickr par emhd0747