IRAN

Le rap brave l'interdiction à Téhéran

Le rap est interdit en Iran. Mais depuis cinq ans, de jeunes chanteurs profitent du web pour diffuser un style de musique de plus en plus populaire. Nos Observateurs, des Iraniens expatriés, décryptent cet engouement.

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Le rap est interdit en Iran. Mais depuis cinq ans, de jeunes chanteurs profitent du web pour diffuser ce style de musique de plus en plus populaire. Nos Observateurs, des Iraniens expatriés, décryptent cet engouement.

"Le rap est notre Dieu". Un message en filigrane dans les textes des rappeurs iraniens mais blasphématoire, et tout simplement illégal dans un pays où le rap est interdit. Pourtant, depuis quelques années, une nouvelle génération de rappeurs âgés de 20 à 30 ans a réussi à constituer une scène underground particulièrement active. Dans la foulée du pionnier Hich Kas, des chanteurs comme Felakat, Yas, ou Deev ont choisi le rap pour raconter la jeunesse iranienne et exprimer leur ras-le-bol du chômage et de la violence. Et à Téhéran, ces rappeurs sont des stars.

Les concerts sont interdits, alors ces groupes se produisent dans des soirées privées. Le plus souvent, leur scène, c'est Internet. Tous ou presque ont une page myspace, et leurs clips cartonnent sur YouTube. Les plus chanceux réussissent à enregistrer leurs chansons dans des studios clandestins, et gravent des CD qui s'arrachent dans les magasins de musique religieuse. Sous le manteau, malgré l'interdiction.

Hich Kas, "Ye MOsht SarBaz" ("Groupe de soldats")

"On est un groupe de soldats / diplômés des plus grandes universités d'Iran / enfin, de la rue".

"Le gouvernement iranien ressent la pression de ces jeunes"

Omid Pour Yousefi vit en Allemagne. Il a fondé le groupe Tapesh 2012. Son objectif : pouvoir donner un concert en Iran avant 2012.

Dans nos chansons, nous parlons ouvertement de la situation en Iran. Certaines de nos paroles concernent les violations des droits de l'homme, la drogue, le rôle des femmes, l'histoire du pays...

Nous sommes en contact avec des rappeurs qui vivent là-bas. Ils sont nombreux, et très bons. La plupart vivent à Téhéran, mais il y en a aussi dans d'autres villes. Le problème, c'est qu'ils doivent être très prudents. Ils ne peuvent pas critiquer ouvertement le système comme nous le faisons avec Tapesh 2012. Ils parlent du chômage, du désespoir, mais ils ne peuvent pas attaquer directement le régime. Ils ne peuvent pas non plus donner de concerts. Leur seule façon de se produire, c'est dans des soirées privées.

En tout cas, le gouvernement iranien ressent la pression de ces jeunes. Les deux tiers de la population ont moins de trente ans, et cette génération veut du changement. Beaucoup de gens disent que ces mouvements créatifs underground ont fait plus pour le changement ces dernières années que les mouvements politiques."

Histoire de l'Iran

Un des clips de Tapesh 1012 ( en Allemagne). Attention images choquantes.

"Pour s'opposer au régime, il faut un nouvel 'hymne' "

Biria est d'origine iranienne. Elle souhaite rester anonyme.

Depuis des siècles, la poésie persane est un moyen d'expression pour les jeunes Iraniens. La seule chose qui a changé récemment, c'est que les jeunes veulent exprimer leur tristesse à travers un genre de musique employé spécifiquement pour dire leur colère envers le système. Ils ont cherché un genre qui pourrait les différencier de la génération précédente. Pour moi, ce sont des artistes comme Deev ou Hich Kas qui ont marqué le début du rap qui s'attaque aux problèmes de société. Ils font des efforts pour écrire des chansons en bon persan, et ne compromettent pas la grammaire pour le plaisir de faire une bonne rime.

Certains, ceux que j'appelle les rappeurs "hédonistes" sont très clairement inspirés par les Américains. Ils idolâtrent certains artistes et vont parfois jusqu'à les imiter. La voix de A2, par exemple, ressemble clairement à celle d'Eminem. D'autres, que j'appelle les rappeurs "idéalistes" ne font pas ça. Leur musique est très iranienne, très personnelle.

Bien sûr, ils ne peuvent pas sortir d'albums. Mais leur musique est largement diffusée sur Internet et sur leurs propres sites. Parfois, ils donnent des concerts à l'étranger. Yas, par exemple, a joué aux Etats-Unis, à Dubaï, en Europe. Internet leur a donné d'immenses opportunités. L'Occident n'aurait pas su qu'il y avait ces changements culturels en Iran s'il n'y avait pas eu le web.

On n'arrive plus à attirer l'attention avec la musique iranienne classique ou folk. Pour s'opposer au régime, il faut un nouvel "hymne", qui parle à la plus grande partie de la population, c'est-à-dire aux jeunes de 20 ans. Mais bien sûr, le changement sera lent... "

"Le rap iranien est plus intellectuel et social que politique"

Nassir Mashkouri a fondé Zirzamin, un magazine en ligne dédié à la musique iranienne alternative. Il organise un festival de hip-hop iranien en Suède, dont la première édition aura lieu le 7 novembre.

La situation des rappeurs en Iran se dégrade. Pourtant, leur propos n'est pas réellement politique. Mais ils racontent la vie de la jeunesse iranienne, avec les fêtes, les gangs, les drogues. Un tableau qui, bien sûr, ne correspond pas aux idées qu'Ahmadinejad veut faire passer.  En même temps, le gouvernement ne peut pas se permettre d'être trop violent envers eux. Cela pourrait créer un début de révolte. Il se contente donc de les faire taire sans trop de violence. Sur leurs sites Internet, ils savent qu'il ne faut pas utiliser certains mots. Du moment qu'ils ne critiquent pas directement le président et la religion, ils restent relativement libres sur le reste. C'est pour cette raison que le rap iranien, finalement, est devenu plus intellectuel et social que politique.

Certains quittent le pays. Mais la plupart préfèrent croire que le hip-hop est une musique locale. Hich Kas, par exemple, n'a pas voulu venir en Suède pour mon festival, parce qu'il avait peur qu'on lui fasse des ennuis pour rentrer. Or, il veut absolument rester là-bas, pour ne pas se couper de son identité et de ce qui fait sa musique. Le vrai rap persan doit être en Iran.

Au final, je ne pense pas que la musique puisse changer quoi que ce soit. Elle peut en revanche montrer comment les gens, eux, sont en train de changer. Ces rappeurs sont des porte-paroles. Ils racontent ce qu'ils voient, comme des journalistes. Ils montrent aussi aux jeunes qu'on peut s'exprimer. Et ça, c'est le début de la démocratie."

"Je ne pense pas que ce mouvement soit prêt à porter la responsabilité d'un vrai changement"

Salome vit à Istanbul. Elle a la double nationalité turque et iranienne. Elle a commencé à rapper avec Hich Kas il y a cinq ans.

Mon propos n'est pas de délivrer un message. Je veux juste dire ce que j'ai en tête. Et ça peut être aussi bien politique que social, culturel, ou personnel. J'ai tendance à dire que mes chansons sont toutes personnelles puisque j'y évoque mes sentiments sur toutes sortes de questions. Mais lorsque cette question est l'amour, alors les gens disent que ma chanson est personnelle. Lorsque cette question est la guerre, ils disent que c'est politique. En fait, je me moque un peu de l'adjectif qu'on appose à mes chansons...

Même si le rap est très populaire aujourd'hui chez les jeunes Iraniens, il y a finalement assez peu de rappeurs qui utilisent leur musique pour dire ce que l'on ne peut pas dire par ailleurs. Le but est plutôt de faire la fête, de danser, de s'amuser. Cela n'empêche pas que les groupes soient très talentueux et actifs, surtout à Téhéran. Mais dans l'ensemble, je ne pense pas que ce mouvement soit prêt à porter la responsabilité d'un vrai changement, d'un mouvement dans les consciences.

Lorsque j'étais là-bas, je ne pouvais pas faire de concerts. Mais sinon je n'ai pas eu tellement de problèmes. J'enregistrais mes chansons dans le studio maison d'un ami, et je les diffusais sur Internet. Comme j'ai toujours voulu que ma musique reste underground, ça m'a pas posé de problème de ne pas signer dans une maison de disque. Mais si un jour j'ai assez d'argent, je monterai mon propre label..."

Felakat, "Nazgol"

Avec cette chanson qui célèbre l'amour et la fidélité, Felakat est devenu la coqueluche des jeunes iraniennes.

 

Yas,"Darkam Kon"

Dans cette chanson, Yas raconte l'entretien d'embauche infructueux d'un jeune Iranien qui doit subvenir aux besoins de sa famille après la mort de son père.

 

Reveal et Hich Kas, "Trippe Ma"

Expatrié à Londres, Reveal est allé rencontrer Hich Kas à Téhéran. Ils ont enregistré un clip ensemble.

Vous pouvez retrouver des rappeurs iraniens sur différents sites comme Pars Hip Hop, Khorshid Rap et Persian Music.