Photo : "cactusbones"

La Réserve fédérale américaine vient d'annoncer qu'elle injectait 180 milliards supplémentaires pour stabiliser le système financier international. Dernier épisode d'une crise qui a fait plonger toutes les Bourses de la planète. Des traders nous racontent l'ambiance dans les salles de marchés. Pour la première fois depuis longtemps, ils s'inquiètent pour leur avenir.

"On a l'impression de parler aux survivants d'un crash de train"

Alessandro Giraudo est chef économiste chez Tradition, le troisième courtier mondial sur le marché de gré à gré. Il est l'auteur de Mythes et légendes économiques (Economica, 2007).

J'exécute les ordres de nos clients institutionnels en les accompagnant dans leurs prises de décision. Contrairement à un trader, je ne prends pas de risque pour ma propre société. Mon revenu est basé sur les commissions que je réalise ; je fabrique aujourd'hui mon salaire de demain.

Je sens le stress de nos clients, leur agressivité au téléphone. Je sais que certains acteurs du marché ne seront plus là à la fin de l'année et devront changer de boulot. On a l'impression de parler aux survivants d'un crash de train. Avec la faillite de Lehman, c'est 25 000 personnes qui restent sur le carreau. C'est peu au regard des millions de gens qui travaillent dans le secteur, mais c'est un traumatisme pour tous.

La crise s'accélère. Nous avons encore des moments difficiles devant nous. Les "touristes" du secteur, ceux qui sont arrivés quand la manne était abondante, vont quitter le navire. Mais les meilleurs vont rester, car en période de crise on a besoin de bons capitaines. Et ces professionnels-là feront encore plus d'argent qu'avant. D'ailleurs, je connais des opérateurs qui ont gagné beaucoup ces derniers temps. Il suffisait d'anticiper et de prendre les bonnes positions, par exemple vendre ses actions pour acheter de l'or.

Cette crise ne va pas faire s'effondrer le système financier, qui est indispensable à l'économie. Elle va simplement pousser les acteurs à s'assagir et à prendre moins de risques. Les banques centrales ont eu la bonne réaction, la même que JPMorgan lors de la crise de 1907. Elles ont injecté de l'argent dans l'économie plutôt que de serrer le crédit. Tout l'inverse de ce qu'elles ont fait en 1929, avec les conséquences que l'on sait. Pourtant la comparaison avec la crise de 1929 s'arrête là, contrairement à ce qu'Attali a pu en dire. C'était une crise boursière-industrielle alors que nous sommes ici confrontés à une crise bancaire-financière. La première avait mis presque deux ans pour toucher l'Europe ; aujourd'hui, chaque accident outre-Atlantique se répercute en Europe en une minute. Nous sommes dans une course folle où lorsque certains tombent, ils ralentissent les autres et peuvent créer un effet domino."

"La première année, à peine sorti de l'école, j'ai gagné 100 000 euros. La deuxième 200 000."

Yann H, 26 ans, diplômé de l'EDHEC, était trader pour la banque Goldman Sachs à Londres jusqu'à cet été.

A court terme, cette chute des marchés n'est pas forcément un problème pour un trader. On peut faire beaucoup d'argent, notamment sur les marchés dérivés, lorsque les cours chutent. Mais tous ceux qui travaillent dans ce milieu craignent pour leur emploi. A Londres, avec les disparitions de banques et les fusions, ce sont des milliers de postes qui disparaissent. Rien que le dépôt de bilan de Lehman, c'est 5 000 personnes qui sont mis à la porte. Maintenant, si on perd son boulot, on sait qu'on aura du mal à en retrouver.

Moi, je suis arrivé chez Goldman Sachs en 2005, quand tout allait bien. La première année, à peine sorti de l'école, j'ai gagné 100 000 euros. La deuxième 200 000. Mon supérieur direct gagnait 1 million. L'ambiance était détendue, les gens flambaient. Mais les choses ont changé depuis l'été dernier. J'ai lu dans les journaux britanniques que les taxis, les restaurants de luxe et les boîtes de nuit se plaignent d'une baisse de leur chiffre d'affaires qui est directement liée aux problèmes de la City.

Je crois que les choses vont encore empirer et je ne serais pas étonné que Goldman Sachs et Morgan Stanley mettent la clef sous la porte. Moi j'ai senti le coup venir et je suis parti cet été. En Europe, c'est mort, alors je travaille sur un projet de société de courtage à Hong-Kong. Là-bas il y a encore des opportunités."