FRANCE

La lettre d’un "citoyen invisible"

Le 8 septembre dernier plusieurs rédactions françaises et cabinets ministériels ont reçu, par mail, une même lettre, signée d'un certain Didier L. Ce dernier, handicapé par une maladie génétique, a perdu son emploi il y a quatre ans et est aujourd'hui sans ressources. L'histoire en apparence banale d'un homme "invisible ", mais qui n'a pas rendu les armes. Son témoignage nous a touchés et nous avons décidé de le publier.

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Le 8 septembre dernier, plusieurs rédactions françaises et cabinets ministériels ont reçu, par mail, une même lettre, signée d'un certain Didier L. Ce dernier, handicapé par une maladie génétique, a perdu son emploi il y a quatre ans et est aujourd'hui sans ressources. L'histoire en apparence banale d'un homme "invisible" mais qui n'a pas rendu les armes. Son témoignage nous a touchés et nous avons décidé de le publier.

Didier L., 40 ans, est atteint d'une maladie héréditaire du sang. Directeur artistique de formation, il cherche du travail depuis le dépôt de bilan, en 2004, de la société qui l'employait. Sa "Lettre à la France" a été envoyée à plusieurs médias français ainsi qu'au président de la République, Nicolas Sarkozy, au ministre du Travail, Xavier Bertrand, et à la ministre de l'Economie, Christine Lagarde.

Vous pouvez poser vos questions directement à Didier L. - qui souhaite rester anonyme - directement sur sa fiche profil.

"Je n'ai aucun revenu et ne peux prétendre à rien"

Je ne suis pas un pauvre monsieur, mais je suis handicapé. J'ai 40 ans et je suis drépanocytaire. Mais j'ai plus de 12 ans d'expérience dans la communication et ma créativité est reconnue par les milieux professionnels.

Il y a quatre ans, l'entreprise où je travaillais en tant que directeur artistique a déposé le bilan. J'ai bénéficié des allocations chômage pendant que je recherchais activement un nouveau poste. J'étais sur Internet à raison de 14 heures par jour, sept jour sur sept. Sur plus de 300 CV envoyés, j'ai eu trois réponses, toutes négatives.

Après étude de ma situation, j'ai cherché en Asie, pays émergent oblige. Rapidement, un poste de directeur artistique s'est offert à moi à Hong Kong, dans une importante société d'architecture américaine. J'étais en charge de la communication du groupe sur les quatre continents. Pas mal pour quelqu'un qui n'a pas le bac... Mais, hélas, le degré d'humidité qu'il y a là-bas ne convient pas du tout à ma maladie et augmente les douleurs de 60 %. Et ce, malgré les patchs de morphine.

Me voici de retour en France. En fin de droits depuis longtemps, je ne touche plus le chômage, ni l'Allocation adulte handicapé, ni le RMI, car, selon l'administration, le salaire de ma femme compte pour deux. Rien. Je voulais divorcer, mais n'en ai pas les moyens. Je suis donc colocataire dans ma propre maison que je ne peux plus payer. En France, je suis un citoyen invisible, dans un vide juridique. Je n'ai aucun revenu et ne peux prétendre à rien.

Aucun de mes employeurs ne connaissait mon statut d'handicapé. Certains l'ont appris plus tard et ont été très surpris. Ils avaient juste remarqué que je travaillais plus que les autres... S'ils avaient su que, derrière mon humour et mon enthousiasme, je souffrais en permanence et que seuls les patchs de morphine me permettaient de me lever le matin... S'ils avaient su pour la prothèse totale de ma hanche droite, de la gauche à venir, les épaules et la crise récurrente à la poitrine et au dos...

Mais je veux être jugé sur mes compétences professionnelles. Alors je serre les dents. Et je travaille deux fois plus que les autres. De toute façon, qui connait cette maladie que même les médecins ont du mal à expliquer ?

Dois-je m'expatrier définitivement, malgré ma maladie ? Car, au moins, à l'étranger, on s'esbaudit devant ma créativité et mon expérience, alors qu'en France, je ne passe même pas les entretiens, faute de diplômes.

Ma situation est complexe, ce serait plus facile de n'être "que" handicapé, "que" demandeur d'emploi ou "que" sans ressources. Moi, je cumule. D'habitude, les cumulards s'enrichissent, non ?

Je suis donc invisible. Condamné à l'errance, à l'aumône. Je ne peux m'y résoudre. Pas encore. J'ai un dernier sursaut de fierté.

Aujourd'hui, j'aimerais que vous sachiez qu'une telle situation peut exister. Qu'il faut y remédier. J'en appelle à vous qui êtes en train de me lire, peut-être serez-vous ce brusque appel d'air...

Je repars en septembre à Hong Kong. Je mets mes dernières économies dans ce voyage. J'espère retrouver du travail là-bas. Je crois que c'est ma dernière chance. Quitte à souffrir, tant pis, je serrerai les dents. Mais j'ai besoin de travailler, j'aime trop mon travail."