Ces jours-ci à Moscou, on ne badine pas avec la religion. Le directeur du musée Andreï Sakharov, qui accueille une exposition d'"Art interdit", pourrait bientôt ruminer cette leçon en prison.

En 2003, le centre culturel du musée, qui organise à Moscou une exposition intitulée "Attention, Religion !", voit ses locaux saccagés par des chrétiens orthodoxes. Mais ce ne sont pas les vandales qui sont punis. Au contraire, c'est le directeur du musée, Yuri Samodurov, qui est condamné par les tribunaux russes à 5 000 euros d'amendes.

La même histoire se répète aujourd'hui. Yuri Samodurov est accusé d'inciter à la "haine religieuse" en raison de sa nouvelle exposition, "Forbiden Art". Il avait pourtant pris ses précautions en exposant les œuvres les plus controversées à travers des judas placés sur de faux murs (voir photo plus bas). C'est cette fois la prison que risquent Yuri Samodurov et Andreï Erofeev, le conservateur du musée.

Certaines des œuvres de "Forbidden Art" - 2007.

Vagrich Bakhcanyan.

 

"Caviar-Icon", Alexander Kosolapov.

 

"Coca-Cola/ This is my blood", Alexander Kosolapov.

Des chrétiens-orthodoxes dénoncent l’exposition.

Les visiteurs regardent les œuvres à travers un judas

"Mickey Mouse journey through art history", Alexander Savich.

"Je suis un récidiviste et je ne pense pas échapper à la prison"

Yuri Samodurov est le directeur du musée du musée Andreï Sakharov.

Notre centre essaie de soutenir ceux qui subissent la censure. L'exposition "Forbidden Art" regroupe des œuvres qui n'ont pas pu être exposées dans les galeries russes en 2006.

Des œuvres similaires pourraient être montrées dans certaines galeries. Mais être exposé ici, dans un musée qui porte le nom du célèbre dissident Andreï Sakharov, a une portée bien plus grande.

L'exposition a été perçue comme une charge contre l'Eglise orthodoxe russe, qui est devenue l'un des pouvoirs dominant dans notre société. L'Eglise orthodoxe est le seul véritable allié idéologique du gouvernement. Le pouvoir en place ne peut pas s'associer aux valeurs des sociétés modernes, comme la compétition en politique, l'indépendance du pouvoir judiciaire, les syndicats ou la liberté de la presse. C'est pour cela qu'il s'appuie sur l'Eglise. Il essaie de construire une société moderne sur les préceptes de l'idéologie religieuse orthodoxe.

C'est parce que nous ne sommes pas d'accord avec ce rapprochement qu'ils tiennent à poursuivre mon centre en justice. L'enquêteur m'a dit en riant que 160 personnes avec qui il avait parlé lui avaient demandé la fermeture du centre. Et il a ajouté que son travail c'est d'exécuter la volonté des gens.

Ils ont monté une affaire criminelle sur une controverse. Un expert en art, qui avait déjà témoigné lors d'un procès en 2005, sera consulté à nouveau pendant ce procès. En 2005, cette personne avait reconnu qu'elle n'était allée voir une exposition d'art moderne qu'une fois dans sa vie, en 1993. Elle avait d'ailleurs détesté et ne considérait pas ça comme de l'art. On sait donc à quoi s'attendre.

Cette affaire prend de toute évidence un tour politique et ce ne sera pas la cour qui décidera au final. En 2005, c'est Poutine qui avait eu le dernier mot. J'avais eu la chance qu'un ami lui transmette une lettre d'explication écrite de ma main. Suite à ce courrier, le ministre de la Culture avait eu une conversation avec un des hauts dignitaires de l'Eglise orthodoxe.

Et lorsque le verdict tombé, je m'en suis donc sorti avec une amende, au lieu des trois années de prison qu'avait demandées l'accusation. Mais cette fois, c'est différent. Je suis un récidiviste et je ne pense pas échapper à la prison. Je commence à me dire que ça fait partie intégrante de mon travail."