FRANCE

Grève au Monde : les journalistes-actionnaires face à un dilemme

La façade des locaux du Monde à Paris. Photo prise à partir du métro par "Mademoiselle N". La direction du Monde a annoncé un plan d’économie prévoyant 130 licenciements, dont 85 à 90 journalistes. Un traumatisme pour une rédaction, jusque-là protégée, qui fait grève pour la première fois de son histoire. Pour l'historien des médias Patrick Eveno, ce plan d'économie place les journalistes face à un dilemme, car ces derniers sont à la fois les salariés et les actionnaires du quotidien.

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La façade des locaux du Monde à Paris. Photo prise à partir du métro par "Mademoiselle N".

La direction du Monde a annoncé un plan d’économie prévoyant 130 licenciements, dont 85 à 90 journalistes. Un traumatisme pour une rédaction, jusque-là protégée, qui fait grève pour la première fois de son histoire.

Outre les suppressions d’emplois, le directoire du Monde prévoit également la vente de plusieurs titres du groupe, dont les Cahiers du cinéma. Il affirme que ce plan permettrait d’économiser 15 millions d’euros sur deux ans et de retrouver un équilibre financier dès 2009. Cette grève intervient sur fond de crise de la presse écrite française, frappée par la concurrence des journaux gratuits et d’Internet.

"Ils annoncent ce plan de licenciement alors qu’ils viennent juste de s’octroyer des primes substantielles"

Olivier Dumons est journaliste pour lemonde.fr. En grève aujourd’hui, il passe la journée au Monde, où se tiennent des assemblées générales.

Je suis employé par Le Monde interactif, une filiale du groupe dont dépend le site lemonde.fr. En principe, nous ne sommes pas touchés par ce plan social. Mais j’ai organisé vendredi une assemblée générale pour envisager des actions de solidarité avec nos collègues du journal. Nous avons ainsi décidé qu’aucun article du Monde papier ne serait publié aujourd’hui sur le site. Et 15 journalistes du monde.fr, dont moi-même, ont également décidé de faire grève.

Nous avons tous conscience qu’un plan d’économie est nécessaire, voire des licenciements. Mais la direction a annoncé ce plan brutalement, sans concertation avec les syndicats. Et elle n’est pas transparente. Ils communiquent très peu d’informations aux salariés, alors qu’ils savent déjà précisément où les coupes d’effectif vont se faire. On a l’impression qu’ils ont décidé de licencier massivement, pour faire des économies, mais sans savoir comment ils allaient faire fonctionner le journal ensuite. Comment vont-ils parvenir à préserver la qualité du quotidien tout en supprimant un quart des effectifs ? Quelle sera leur stratégie éditoriale ? Enfin, la direction a été maladroite. Ils annoncent ce plan de licenciement alors qu’ils viennent juste de s’octroyer des primes substantielles. C’est très mal passé. Je pense que les journalistes ont conscience qu’il va y avoir des départs, le tout est de savoir dans quelles conditions ils vont se faire. Les syndicats tiennent à montrer qu’ils ne se laisseront pas faire".

"Il n’y avait jamais eu de licenciement sec au Monde"

Patrick Eveno est historien de la presse et spécialiste du journal Le Monde. Professeur à la Sorbonne, il est l’auteur d'une "Histoire du journal le Monde, 1944-2004" (Albin Michel).

Les journalistes du Monde sont confrontés à un dilemme. Ils sont les premiers actionnaires du journal, car la société des journalistes détient 22 % du capital. Par conséquent, collectivement, ils ont intérêt à ce que des économies soient réalisées et ils savent qu’un plan social est inévitable. Ils ont en effet conscience qu’une entreprise ne peut pas continuer à perdre entre 7 et 15 millions d’euros pas an. Mais, d’un point de vue individuel, ils se sentent menacés par les licenciements et ils protestent.

C’est la première grève au Monde depuis sa création. C’est donc un événement historique. Il y a déjà eu des préavis de grève. En 1951, notamment, les journalistes se sont mobilisés pour défendre le fondateur du journal, Hubert Beuve-Méry, contre les actionnaires. Mais ils ont eu gain de cause rapidement et la grève n’a finalement pas eu lieu. C’est d’ailleurs de cette victoire que date l’entrée de la société des rédacteurs dans le capital du Monde.

Les journalistes de ce quotidien sont très protégés. Il n’y avait jamais eu de licenciement sec au Monde depuis sa création. Uniquement des plans de départ volontaires, très avantageux financièrement. Le salaire médian dans ce journal est de 5 000 euros bruts. Ils sont plutôt mieux payés que dans les autres quotidiens. Mais, attention, on ne peut pas dire que ce sont des privilégiés. Ce sont en général des journalistes expérimentés, leur moyenne d’âge est de 40 ans. Et ils sont par exemple moins bien payés que ceux de TF1.

Je pense que l’erreur a été de pousser Colombani [l’ancien directeur du Monde] à la démission [en 2005]. Il avait le seul plan viable : faire du Monde un grand groupe média diversifié (Internet, radio, voire télé), à l’instar de ce qu’a fait El Pais en Espagne. C’est la seule façon pour un quotidien d’être rentable sans être racheté par grand groupe industriel, c'est-à-dire sans perdre son indépendance.

Aujourd’hui, ils vendent les publications qui sont trop éloignées de leur marque, comme leur mensuel Danser, ou certaines activités qui ne sont pas directement liées à la presse, comme leurs librairies. Ce plan va donc dans le bon sens. Mais ce ne sont pas ces ventes qui vont rendre le groupe bénéficiaire".