Cette séquence a été tournée le 19 janvier à l’Université des Sciences Informatiques (UCI). Elle ne devait être diffusée que par le réseau de télévision interne de l’école, mais un inconnu l’a transmise à la BBC. Dans l’arène face à Alarcon, 200 étudiants remettent en question la politique intérieure du pays sans langue de bois. Ils interrogent le responsable politique sur les deux monnaies en circulation dans l’île (peso pour les Cubains, peso convertible pour les étrangers), les restrictions pour sortir du pays, l’interdiction pour les Cubains de séjourner dans les hôtels pour touristes, le contrôle de l’accès à Internet ou le « vote uni ». Autant de sujets qui irritent habituellement les autorités.

Certains observateurs, sceptiques, affirment qu’il s’agit d’une stratégie gouvernementale pour faciliter la transition « post-Castro », car les questions soulevées dans cette vidéo coïncident étonnamment avec les thèmes du « grand débat national » initiés par Raul Castro. Le chef de l’Etat a en effet demandé à la population de faire part de ses préoccupations avant le 24 février, date à laquelle le Parlement se réunira pour trancher sur le rôle de Fidel Castro et élire éventuellement un nouveau président.

ACTUALISATION (12.02.07 / 15h30) : L'un des étudiants, Eliecer Avila, a été injoignable pendant un peu plus d'une journée, ce qui laissait penser qu'il avait été arrêté. Il est réapparu ce lundi dans une interview à la télévision cubaine (voir en bas de ce billet), où il dénonce la façon dont les médias étrangers ont « manipulé » sa déclaration.

Le reportage télé de France 24 sur ce sujet

ACTUALISATION: Les déclarations de Eliecer Avila, le 11 février

Dans cette interview, passée dans la web émission cubaine « le débat Cubain, contre le terrorisme médiatique », Eliecer Avila affirme qu’il n’a jamais été arrêté, mais qu’il était injoignable parce que malade. Il insiste sur le fait que ses déclarations ne visaient pas à « détruire la révolution socialiste » mais bien à « participer à sa construction ». Il ajoute : « En voyant la rapidité avec laquelle s’est repandue l’information, et le nombre d’articles qui ont été publiés à mon sujet, je me suis rendu compte de l’ampleur de la guerre médiatique. Je me suis senti impuissant. J’aurais voulu dire que tout cela n’était qu’un mensonge ».

Les déclarations des étudiants, le 19 janvier

 

Extraits :

1er étudiant, Alejandro Hernandez:

À la cantine de l'université, je voyais toutes ces photos des parlementaires, avec leur biographie, et je me suis demandé : qui sont-ils ? Je ne les connais pas. Je peux lire leur biographie, mais je n'ai aucune idée de qui ils sont vraiment. Comment puis-je voter si je ne les connais pas ? »

2éme étudiant, Eliécer Avila:

Pourquoi tout le commerce intérieur du pays se fait en peso convertible alors que les ouvriers et les paysans sont toujours payés avec la monnaie nationale, qui a 25 fois moins de valeur ? Ca veut dire que beaucoup doivent travailler deux ou trois jours pour pouvoir s'acheter une brosse a dents. Je viens de la campagne de Las Tunas et je représente l'une des franges de la population qui a le moins de perspectives à Cuba. »

Les Cubains et leurs familles ne doivent pas travailler au profit d'un petit groupe de personnes...

Nous n'avons pas les moyens de voyager. Pourtant, je ne veux pas mourir sans m'être rendu sur les lieux de la mort du Che, en Bolivie, et je veux que ma famille puisse venir avec moi. Pourquoi ça n'est pas possible? »

"Cette discussion montre le clivage entre les anciens révolutionnaires et les jeunes"

Le commentaire de la blogueuse de la Havane Yoani Sánchez. Son blog.

Beaucoup de jeunes ont vu cette vidéo, qui a circulé très vite sur le Web. Je sais que certains pensent que tout a été organisé par le gouvernement. Mais, pour moi, ce fût une discussion spontanée. Les étudiants, comme le reste de la population, en ont assez des promesses qui ne débouchent sur rien. Ils veulent que cela change dans leur cuisine et dans la rue. Ils prennent donc la parole pour demander une évolution au niveau politique, avec plus de la liberté d’expression, mais surtout économique. Cet incident est révélateur du clivage qui existe entre les anciens de la Révolution et les jeunes. Car les étudiants qui prennent la parole se présentent comme des proches du gouvernement et non comme des opposants. L’un d’entre eux, « Avila », dit qu’il est responsable de l’Internet de l’université. C’est lui qui modère notamment les forums de discussion.

J’essaie moi aussi, avec mon blog, de participer à ce changement. Internet est dans une sorte de zone d’ombre, d’un point de vu juridique. Il est moins contrôlé que les autres médias. Et j’en profite pour inciter les jeunes Cubains à prendre la parole. Personnellement, je n’ai jamais été inquiétée par les autorités pour ce que j’écris sur mon blog. Par contre, je subis des « cyberattaques » : beaucoup d’insultes et de menaces postées dans les commentaires.

En ce moment, l’étau semble se desserrer un peu et certains, comme moi, en profitent pour s’exprimer plus librement. Il ne faut pas croire que cela est du à une volonté du gouvernement. C’est nous qui le poussons à évoluer. Et il sent bien que la population est à bout et qu’elle ne croit plus en ses promesses. Je ne sais pas ce qui va se passer lors de l’élection du 24 février. Les médias internationaux en attendent beaucoup. Pour ma part, je pense que la situation va rester inchangée. Mais je sais aussi que le peuple en a vraiment assez et que certains sont aujourd’hui décidés à se faire entendre.