Ligne Directe

Pologne - Biélorussie : positions GPS et vidéos, les appels à l'aide des migrants bloqués dans la forêt

Nouveau numéro de l'émission "Ligne Directe" des Observateurs de France 24, "Pologne, Biélorussie : piège en forêt pour les migrants".
Nouveau numéro de l'émission "Ligne Directe" des Observateurs de France 24, "Pologne, Biélorussie : piège en forêt pour les migrants". © Observateurs

Ils viennent du Yémen, de Syrie, d’Irak ou de République démocratique du Congo : depuis le mois d’août, des milliers de migrants tentent de traverser la frontière polonaise depuis la Biélorussie. Pour le gouvernement polonais, ces migrants sont instrumentalisés par le chef d’État biélorusse, Alexandre Loukachenko, et doivent être reconduits à la frontière. Refoulés des deux côtés, des hommes, des femmes et des enfants se retrouvent alors bloqués le long de la frontière, en pleine forêt. Certains tentent de lancer l'alerte. 

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Pour ce nouveau numéro de Ligne Directe, "Pologne, Biélorussie : piège en forêt pour les migrants" (à voir ci-dessus), Maëva Poulet, journaliste des Observateurs de France 24, était avec Gulliver Cragg, correspondant de France 24, en tournage pendant la semaine du 4 octobre dans la région frontalière de Poldachie, en Pologne. Elle revient, dans ce carnet de reportage sur les alertes lancées par les migrants aux ONG et à la presse. 

"Nous allons probablement rencontrer une famille avec des enfants. Voulez-vous vous joindre à nous ?" Samedi 9 octobre. Il est 15 heures lorsque Piotr Bystrianin nous envoie ce message. Piotr est membre de la Fondation Ocalenie, une ONG polonaise d’aide aux migrants et réfugiés basée à Varsovie. Depuis cet été, chaque semaine, leur équipe se relaie pour être présente à 200 km de la capitale, dans la région frontalière de Podlachie pour surveiller cette crise migratoire inédite en Pologne, et venir en aide aux migrants.

Une position GPS nous est envoyée : direction le petit village de Stara Łuplanka. C’est ici qu’une famille venue du Kurdistan irakien a été repérée. Après sept jours de marche depuis la Biélorussie, elle est arrivée en Pologne en échappant au contrôle des gardes-frontières. "Nous recevons des alertes concernant la présence de groupes de migrants", explique brièvement Piotr Bystrianin. Ce que nous savons, c’est que beaucoup de migrants envoient leur position GPS, aux organisations ou à la presse, pour appeler à l’aide. 

Piotr Bystrianin de la fondation Ocalenie avec une famille venue du Kurdistan irakien, près du village de Stara Łuplanka, en Pologne, le 9 octobre 2021.
Piotr Bystrianin de la fondation Ocalenie avec une famille venue du Kurdistan irakien, près du village de Stara Łuplanka, en Pologne, le 9 octobre 2021. © Observateurs

Une "guerre hybride" entre la Pologne et la Biélorussie

Le rendez-vous est en lisière de forêt, près d’un champ de maïs. Karolina Szymańska, également membre de la fondation, nous fait signe d’attendre : "Nous devons d'abord discuter avec ces gens". C’est un père seul et ses quatre enfants, âgés de 8 à 14 ans. "Ils ont très froid et ils ont peur", explique Piotr pendant que sa collègue leur offre à boire, à manger et des vêtements chauds.

Au téléphone, un traducteur arabophone explique au père la situation. Car la stratégie de la Pologne est claire : les migrants se trouvant côté polonais doivent être refoulés à la frontière, en Biélorussie. Le parlement polonais y a autorisé les gardes-frontières le 14 octobre. Et ce, même s’il s’agit de demandeurs d’asile. 

La Pologne estime en effet que ces migrants ne sont pas en danger en Biélorussie, pays dans lequel ils sont arrivés légalement, en avion, munis de visas. C’est également ce qui fait dire à l’Union européenne que le régime de Minsk mène une "guerre hybride" : en réponse à des sanctions européennes, la Biélorussie chercherait à déstabiliser les 27 en envoyant des migrants aux frontières.

Karolina Szymańska, de la fondation Ocalenie, avec les gardes-frontières près du village de Stara Łuplanka, en Pologne, le 9 octobre 2021. Elle insiste pour qu'une famille irakienne puisse déposer une demande d'asile, et éviter un refoulement à la frontière.
Karolina Szymańska, de la fondation Ocalenie, avec les gardes-frontières près du village de Stara Łuplanka, en Pologne, le 9 octobre 2021. Elle insiste pour qu'une famille irakienne puisse déposer une demande d'asile, et éviter un refoulement à la frontière. © Observateurs

"Parfois, ils les ramènent dans la forêt, même s’il y a des enfants"

Pour que cette famille irakienne échappe à un refoulement, Piotr et Karolina n’ont qu’une option à proposer : la demande d’asile. Mais il faut que la famille veuille l’enregistrer en Pologne, et donc rester en Pologne. Or, selon le gouvernement polonais, beaucoup veulent en réalité rejoindre l’Allemagne, l'Angleterre, ou la France. Il faut aussi, pour mener une demande d’asile, être en mesure d’expliquer que l’on fui des craintes de persécutions ou des conflits. Ce n’est pas le cas de tous les migrants qui traversent cette frontière. 

Dans le cas de cette famille, plusieurs éléments lui permettent de solliciter l’asile. "La famille va donner procuration à [Karolina], et elle va appeler les gardes-frontières pour leur demander de venir. Elle va les aider dans leur demande de protection internationale en Pologne." 

Nous attendons alors deux heures l’arrivée des gardes-frontières. C’est à eux d’enregistrer la demande. Reste qu’avec la nouvelle loi, ils n’y sont pas obligés. Les médias ont été invités par l’ONG pour aider à faire pression. "Parfois, ils les ramènent dans la forêt, même s’il y a des enfants", insiste Piotr. Ce soir-là, grâce à la mobilisation de Piotr et Karolina - et peut-être à la présence de plusieurs caméras dont la nôtre - la famille sera amenée au poste des gardes-frontières, où elle passera la nuit, au chaud, en attendant la suite de l’instruction de sa demande. 

Karolina Szymańska devant le poste des gardes-frontières à Michalowo, en Pologne, le 9 octobre 2021.
Karolina Szymańska devant le poste des gardes-frontières à Michalowo, en Pologne, le 9 octobre 2021. © Observateurs

"C'est comme un ping-pong"

Si cette famille a pu être aidée, c’est aussi parce qu’elle a réussi à dépasser la zone de l’état d’urgence : une bande de 3 km tracée par la Pologne tout du long de sa frontière avec la Biélorussie, formellement interdite d’accès aux organisations comme aux journalistes. 

Côté polonais, une zone "d'état d'urgence" de 3 km est interdite d'accès aux organisations comme à la presse.
Côté polonais, une zone "d'état d'urgence" de 3 km est interdite d'accès aux organisations comme à la presse. © Observateurs

Le long de la frontière, les migrants se retrouvent donc seuls entre les gardes-frontières polonais et biélorusses. Côté polonais, ils sont ramenés manu militari en Biélorussie… En Biélorussie, ils sont également refoulés : depuis octobre, le pays refuse de laisser entrer les migrants déjà passés côté européen. "La seule chance de sortir de la Pologne, c'est d'entrer en Biélorussie. La seule chance de sortir de la Biélorussie, c'est d'entrer en Pologne. C'est comme un ping-pong", confie Nelson (pseudonyme), un migrant originaire de la République démocratique du Congo qui a contacté notre rédaction.

Nelson a filmé et documenté les nuits passées entre les deux pays, dans un "no man's land" labyrinthique dans les bois, où les températures chutent à 0 degré la nuit en ce mois d’octobre. "On a rencontré quelques militaires polonais. Je leur ai dit, voilà, moi je viens du Congo, j'aimerais demander l'asile. Ils m'ont dit 'tu ne vas rien faire'. Ils ont commencé à nous embarquer de force et ils nous ont ramenés à la frontière. C'est la première nuit que nous avons passée dehors, avec mes enfants", poursuit Nelson. L’une de ses vidéos montre ses enfants dormir dans la forêt, sans tente, à même le sol, près d’un feu de camp. "Il faisait extrêmement froid, et extrêmement sombre".

"On ne peut plus continuer"

Ces images, comme celles d’autres migrants qui appellent à l’aide, sont de rares témoignages de ce qu’il se passe dans la bande frontalière interdite d’accès. Depuis septembre, au moins neuf personnes sont mortes d’hypothermie ou d’épuisement dans la forêt.

D’autres migrants ont contacté notre rédaction depuis cette zone, parfois sans réussir à envoyer d’images. Certains ont envoyé des messages de détresse. "Il fait froid, il n'y a rien à manger, c’est un enfer", nous a écrit un Congolais. "On ne peut plus continuer", dit un Irakien dans un audio WhatsApp. "Bonjour madame, je suis à la frontière", écrit encore une migrante dont nous ne connaissons pas l'origine. Elle n'enverra aucun autre message après celui-ci.

Seule chance pour eux de se faire aider, partager avec les organisations présentes à la frontière leur position GPS… depuis une forêt où le réseau internet et téléphonique est instable, et sans électricité pour recharger son téléphone.