Ligne Directe

Émission spéciale "Colombie : faire taire la révolte, à tout prix"

Colombie, faire taire la révolte.
Colombie, faire taire la révolte. © Observateurs

En Colombie, un important mouvement social a éclaté le 28 avril, marqué par de nombreuses violences commises par les forces de l’ordre et des civils armés, contre les protestataires. Dans l'émission spéciale "Colombie : faire taire la révolte, à tout prix", la rédaction des Observateurs de France 24 a enquêté sur ces violences grâce aux témoignages de nos Observateurs et l’analyse de nombreuses vidéos amateur.

Publicité

Le 28 avril, les Colombiens sont sortis dans les rues pour protester contre un projet de réforme fiscale du gouvernement, accusé de porter préjudice aux classes moyennes et populaires. Ce projet a été retiré dès le 2 mai, mais les manifestations ont ensuite continué pour dénoncer plus largement les inégalités, la corruption, les assassinats de leaders sociaux, ou encore les violences policières.

Dès le 28 avril, de très nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux ont fait état de violences commises par la police contre les protestataires, de façon quotidienne. Selon les ONG colombiennes Temblores, Indepaz et Paiis, 44 personnes auraient ainsi été tuées par les forces de l’ordre durant les deux premiers mois de manifestations. En mai, des images ont également montré des civils armés s’en prendre à des manifestants, alors que des policiers se trouvaient parfois à leurs côtés. 

Dans notre émission spéciale, notre rédaction s’est penchée sur des événements qui se sont produits dans les villes de Cali et Popayán, entre le 9 mai et le 4 juin.

Dans les coulisses de notre émission spéciale "Colombie : faire taire la révolte, à tout prix"

Plusieurs articles sur ces violences ont d’abord été publiés sur le site des Observateurs de France 24.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : 

Manifestations en Colombie : des vidéos révèlent une utilisation “dangereuse” de lance-grenades par la police

Enquête en images : des hommes en civil tirent sur des manifestants indigènes à Cali, en Colombie

Colombie : récit en images d’une soirée de manifestations meurtrières à Cali

Travailler à partir d’images amateur implique toujours de les vérifier : ont-elles vraiment été prises dans telle ou telle ville ? Ne sont-elles pas déjà anciennes ? 

Plusieurs éléments ont parfois rendu cette tâche difficile, à commencer par le fait qu’une grande partie des vidéos d’abus policiers ont été tournées la nuit. Quand tout est sombre, il est souvent plus compliqué d’identifier l’endroit exact où une image a été prise, sans compter que les témoins sont généralement moins nombreux.  

Autre difficulté : le flot incessant d’images diffusées chaque jour sur WhatsApp, Twitter, Telegram, Facebook ou encore Instagram, durant les premières semaines du mouvement social, rendant impossible le fait de tout voir et de tout vérifier.

Fait intéressant : les images sorties de leur contexte ou accompagnées de fausses légendes ont finalement été relativement rares depuis le 28 avril. 

Une culture du "journalisme citoyen" 

Certains réflexes de "journalistes citoyens" ont toutefois aidé au travail de vérification. Dans de nombreuses vidéos, les manifestants ont ainsi pris soin de préciser le lieu, la date, et l'heure à laquelle ils filmaient. Ces indications, précieuses pour les journalistes professionnels, ont notamment permis à notre rédaction de reconstituer le fil des événements de la soirée du 4 juin à Cali, dans le quartier Villa del Sol, lors de laquelle au moins deux jeunes ont été tués par les forces de l’ordre. 

La diffusion sur les réseaux sociaux de plusieurs vidéos montrant parfois un même incident, sous différents angles, a également aidé au travail de vérification des événements. 

Mais ces réflexes de "journalistes citoyens" ne sont pas sans risques en Colombie. Durant les deux premiers mois de manifestations, 38 personnes ont été harcelées pour avoir filmé les forces de l’ordre, selon les ONG Temblores, Indepaz et Paiis. Pourtant, toute procédure policière peut être filmée, selon le Code de la police colombienne.

Tension latente à Cali

Pour réaliser cette émission, notre équipe s'est également rendue sur le terrain, à Bogotá, Cali et Popayán. 

À Cali, nous sommes notamment allés dans le quartier Villa del Sol, à la mi-juin, pour interviewer Luis (pseudonyme), un professionnel paramédical qui s’était occupé des blessés le soir du 4 juin, dans un poste de secours. Quand nous sommes arrivés sur place, la tension était encore latente. Des agents de l’Esmad - la police anti-émeutes - étaient postés à proximité d’une rue où des impacts de balles étaient visibles sur les arbres. Le poste de secours se trouvait plus loin dans cette rue. Il avait été installé au début du mouvement social, pour soigner les blessés lors des affrontements entre forces de l’ordre et protestataires.

Lorsque nous avons interviewé Luis, nous avons appris que ce poste de secours avait désormais une vocation "sociale" : les habitants peuvent s’y rendre à n’importe quel moment de la journée pour y être soignés, une aubaine dans un pays où l’accès aux soins est profondément inégalitaire.

Luis a demandé à être filmé de dos, en raison des nombreuses menaces reçues par le personnel de santé depuis le début du mouvement social, se traduisant notamment par des appels téléphoniques anonymes. De plus, certains soignants affirment avoir reçu des dons - nourriture, boissons ou encore médicaments - contenant du poison ou des bris de verre.

"Et pourquoi on ne le ferait pas disparaître ?"

À Cali, nous avons également rencontré Álvaro Herrera, un jeune musicien arrêté par des civils armés le 28 mai, qui l’ont ensuite remis à la police. Ce jour-là, il affirme qu’un des policiers lui aurait lancé : "Et pourquoi on ne le ferait pas disparaître ?" Cette phrase n’a rien d’anodin, car des centaines de personnes ont été portées disparues dans le cadre des manifestations, depuis le 28 avril. À la mi-juin, le Ministère public a annoncé que 335 personnes avaient été retrouvées, mais qu’il continuait d’en rechercher 84 autres. Depuis cette date, il n’a pas publié de nouveaux chiffres.

Les circonstances de l’arrestation d’Álvaro Herrera semblent révéler l’existence d’une complicité entre policiers et civils armés. Au mois de mai, des hommes en civil armés ont d’ailleurs été impliqués à plusieurs reprises dans des violences contre les protestataires à Cali. Des policiers se trouvaient parfois aux côtés de ces civils armés. 

Qui sont-ils ? Certains sont probablement des policiers habillés en civil, mais d’autres sont de simples habitants, comme Andres Escobar, un entrepreneur du quartier Ciudad Jardín de Cali.

Dans une vidéo publiée fin mai sur ses réseaux sociaux, Andres Escobar indique avoir créé un groupe avec ses voisins pour défendre leur quartier face aux violences de certains protestataires. De quoi raviver le spectre du paramilitarisme, un phénomène particulièrement fort en Colombie notamment au début des années 2000.

Contactée par notre rédaction, la police colombienne a indiqué que des enquêtes avaient été ouvertes au sujet des différents événements évoqués dans notre émission. Elle a ajouté que trois policiers avaient également été tués depuis le 28 avril, dans le cadre des manifestations.