Les favoris, du bleu au blues

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Les favoris ne sont décidément pas au rendez-vous. On a vu Frédérique Jossinet, Anne-Lise Touya, Laure Manaudou passer à côté de la compétition le premier jour des Jeux. Trois jours après, la dégringolade des Tricolores continue.

On attendait Tony Estanguet sur le podium de l'épreuve de canoë monoplace de slalom, mais c'est finalement Fabien Lefèvre qui a décroché une médaille d'argent pour la France. Le porte-drapeau tricolore, double champion olympique a manqué son troisième titre dans le bassin de Shunyi. Il n'a même pas atteint le cap de la finale.

Autre champion et autre déception, Franck Dumoulin. Le champion olympique de Sydney n'a pas pas non plus réussi à se qualifier pour la finale du pistolet à 50 m.

Enfin, le boxeur Jérôme Thomas n'a pas brillé non plus. Après le bronze de Sydney, l'argent d'Athènes, le poids mouche visait l'or. Mais il a été sorti d'entrée de jeu.

Quatre jours après le début des Jeux, la France est toujours en quête d'or.

Contributeurs

Dumoulin... en enfer !

Hubert Ripoll, qui rapporte dans son blog sur le mental des champions l'interview intégrale de Franck Dumoulin, analyse sa défaite.

Franck Dumoulin n'a pu se sortir des pièges de son mental. Champion d'exception, gros bosseur, favori potentiel, il ne s'est pas qualifié pour la finale... comme à Athènes en 2004, comme aux qualifications au tir à 10 mètres samedi.


Ce drame, car c'est bien un véritable drame qui s'est joué pour le champion, je l'ai pressenti le 2 juin 2007, lors de l'interview que Franck m'avait accordée à l'occasion de mon livre : "Le mental des champions" (Payot). Franck m'a alors expliqué sa finale de Sydney sur un nuage et sa qualification en enfer à Athènes.

Voilà ce qu'il disait : " Et à Athènes, le rouleau compresseur m'est passé dessus. Ce qui a été anodin à Sydney m'a écrasé à Athènes. Oui, j'ai vécu cela comme un rouleau compresseur. Le matin, j'étais bien, au moment du concours, pareil. Je mets la première balle dans le dix, le premier contact est bon, la deuxième balle aussi. La compétition était donc bien engagée. Et alors là, la cocotte-minute pète, j'ai l'image d'un rouleau compresseur qui arrive, un énorme engin de chantier, je le vois, je suis écrasé, littéralement écrasé, et je ne peux plus rien faire, le match suit son cours, je ne dirige plus rien du tout, plus de sensation, je suis spectateur. Pourquoi ? C'était l'effet dévastateur des Jeux. Je ne tirais plus pour moi, mais pour les autres, pour un statut, le plaisir était absent. Juste avant que la cocotte-minute ne pète, je me voyais partir pour un deuxième titre. C'était sûr, Champion olympique en titre, bonne saison, manche de coupe du monde gagnée avant, je devais gagner, je ne pouvais pas ne pas gagner, et là le rouleau compresseur m'a écrasé."

J'ai souvent pensé à ce rouleau compresseur, souvent, malgré les excellents résultats de Franck cette année. Le rouleau compresseur est de nouveau passé sur Franck cette nuit. Or ceci n'est pas anodin ; on ne mesure jamais assez le drame d'une telle épreuve pour un champion, tant la blessure est profonde.

Pourquoi Franck n'a t-il pas pu se sortir de cet enfer, il me l'a confié également, lors de cette interview. Je n'ai, pour ne pas gêner sa préparation, pas publié ses propos (ce qu'il m'avait pourtant autorisé à faire), car ils étaient durs pour son encadrement. Les voici : "Mais il faut avancer, et mon environnement fédéral ne me permet pas de m'exprimer pleinement. Il parle statistiques, quantité de travail, plus de plomb, toujours plus de plomb. Oui, mais comment ? Et bien tu dois t'entraîner plus. Oui mais comment ? Tirer plus de coups. Oui, mais comment ? Tire encore, encore plus. Mais ma coquille est vide, il n'y a rien dedans. Je suis parti dans
des travers qui n'amèneront jamais de progrès et faire du plomb, du résultat n'y pourront rien pour moi, pas tout seul."

Lorsque plus tard, je lui demandais s'il se faisait aider par un "psy", il me répondit : "(...) la fédération est très conservatrice, et pour elle, un préparateur mental, c'est un gourou, et ça fait peur. Et pourtant, en tir, le mental est prépondérant. On ne peut pas s'empêcher de penser et ça, ça se travaille. Par exemple pour la concentration qui est essentielle en tir, ça ne veut rien dire : "concentre-toi", c'est abstrait. Moi, ma méthode, je l'ai développée tout seul. J'ai écouté les gens, les anciens : Jean-Pierre Amat, ou Yes Delnor, l'entraîneur à la carabine. Il nous a éduqués à cette philosophie et l'on s'est créé notre propre philosophie. On partageait,
maintenant on ne partage plus, on est plus dans les statistiques, les moyennes et la rentabilité, c'est trop abstrait aux yeux de certains [...]. Il y a une contradiction entre l'objectif de la fédération, qui est le résultat, et mon premier objectif, qui est de retrouver mes sensations. Avant, je voyais venir l'erreur et je mettais en route les remèdes. Maintenant, pour que je m'adapte, il faut que je cumule les erreurs. Je dois me dire, descends de ton nuage, sors la tête de l'eau, refais ce que tu as fait à l'entraînement. Oui, mais qu'est-ce que tu as fait à l'entraînement ? la recherche du résultat, que du résultat, pas de la sensation, pas du plaisir.

Je voudrais travailler en qualité et je ne peux pas fonctionner en autonomie comme je le souhaite. Je dois chercher mes sensations, pas le résultat. Mais, si je dis ça, on me dit :"Franck tu dois montrer l'exemple. Alors, soit tu suis, soit tu sors du système - surtout que c'est le système que Pierre Philip a mis en place et qui m'a créé." Mais si j'en sors, je ne peux plus m'entraîner. Voilà la contradiction dans laquelle je suis pris. Je dois vivre avec, et ça c'est dur.

Plus loin dans mon livre, je dis : "Pour un champion qui passe, combien cassent" (sans aide psychologique), Franck, pourtant un grand champion, n'est pas passé, il s'est cassé. J'en suis triste, quel gâchis !"
Portrait de Hubert Ripoll

Hubert Ripoll

  • France
  • Professeur d'Université (Faculté des Sciences des Sports de l'Université de la Méditerranée)

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