Les sunnites de Bagdad prêts à se mobiliser contre l'EIIL ? "Oui, mais…"

Des volontaires irakiens enrôlés avec les forces de la direction des opérations de Bagdad.
 
Alors que la grande partie du nord de l'Irak est toujours entre les mains des djihadistes sunnites de l'État Islamique en Irak et au Levant (EIIL), l'armée irakienne se mobilise et appelle la population en renfort. Et si les Irakiens chiites sont les premiers à répondre à l'appel, les réactions varient au sein de la communauté sunnite irakienne.
 
À l'origine de cette mobilisation civile pour prêter main forte à l'armée, on trouve la fatwa de l'Ayatollah al-Sistani, haut dignitaire chiite irakien, qui a appelé vendredi 13 juin "tous les Irakiens" à prendre les armes pour combattre les "terroristes" de l'EIIL. Par ailleurs, près de 5 000 combattants Iraniens se seraient portés volontaires pour défendre les lieux chiites de l'Irak, menacés par l'avancée de l'EIIL.
 
Si des responsables religieux sunnites irakiens ont soutenu cet appel à la mobilisation nationale, Youssef al-Qaradawi, à la tête de l'Union mondiale des oulémas musulmans, une autorité religieuse sunnite basée à Doha, a quant à lui joué la carte de la division confessionnelle en qualifiant l'avancée des djihadistes en Irak de "révolution populaire".
 
Les autorités irakiennes n'ont pas toujours eu ce discours de rassemblement. En décembre dernier, le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki avait dérapé en qualifiant les combats de l'armée irakienne contre l'EIIL dans la province d'Al-Anbar de guerre entre les sunnites assassins de Hussein (martyr chiite) et les héritiers de ce dernier.
 

Vidéo filmée par le ministère de la Défense irakien, montrant les volontaires venant s'enrôler dans les rangs de l'armée.

"Pourquoi les sunnites iraient se battre dans les rangs de ceux qui les stigmatisent ?"

Abdallah est commerçant sunnite à Bagdad.
 
La plupart des sunnites de la capitale refusent de prendre les armes. Ils ne sont ni avec les djihadistes ni contre eux. Ils se tiennent à l'écart de tout cela car, pour l'instant, ce sont les premières victimes de l'avancée des djihadistes. Le discours des médias irakiens comme celui des responsables politiques fait l'amalgame entre l'EIIL et la communauté sunnite irakienne en général. Bien sûr que ces djihadistes sont sunnites et qu'ils en veulent au pouvoir chiite. Mais jusque-là, l'EIIL n'a pris le contrôle que des villes sunnites du nord. La population qui a fui leurs exactions est majoritairement sunnite. C'est elle qui se réfugie aujourd'hui au Kurdistan.
 
Nous autres sunnites sommes entre le marteau et l'enclume : entre la propagande chiite et la menace djihadiste. Alors non, nous ne voulons pas de l'EIIL mais nous n'irons pas pour autant nous battre dans les rangs de ceux qui nous stigmatisent.

"Ce sont les sunnites habitant des quartiers chiites qui se sont surtout mobilisés"

Haydar Eloui tient un magasin de vêtements à Bagdad.
 
Je ne pense pas que la fatwa de Sistani concerne uniquement les chiites. Des dignitaires chrétiens irakiens l'ont approuvée et ils ont soutenu cette mobilisation. Car si l'EIIL arrive à Bagdad, le bain de sang n'épargnera personne.
 
Les sunnites pour leur part se mobilisent aussi, mais dans une moindre mesure. La plupart de ceux qui se sont enrôlés habitent dans des quartiers à majorité chiite de l'est de la ville et ont donc suivi le mouvement. Je n'ai rien vu de tel dans les quartiers sunnites. Mais après tout, les chiites sont majoritaires à Bagdad, il est normal qu'ils soient aux premières lignes.

"Mon meilleur ami est un sunnite qui s'est battu contre Al-Qaïda"

Ali al-Moussawi est journaliste de la chaîne locale Al-Baghdadiya.
 
Un de mes meilleurs amis est sunnite. Il s'est porté volontaire ces derniers jours pour aller combattre l'EIIL parce qu'il s'est déjà battu contre Al-Qaida entre 2006 et 2008. Il faisait en effet partie des groupes d'Al-Sahwa [groupes de combattants issus de tribus sunnites, fondés dans la province d'Al-Anbar et à Bagdad. Ils étaient financés par l'armée américaine pour se battre contre Al-Qaïda]. Pour lui, les dégâts que ces extrémistes pouvaient provoquer étaient une raison suffisante pour aller s'engager. Il dit qu'ils viennent d'abord en amis, mais la population ne tarde pas à subir le joug djihadiste, y compris les sunnites.
 
L'armée irakienne est forte en nombre, mais ce qui lui manque c'est la maîtrise de la guérilla urbaine, la technique préférée de l'EIIL. En s'ouvrant à tous les volontaires, ils peuvent plus facilement faire accepter à la population le recours aux milices, principalement chiites qui connaissent la guérilla urbaine, sans que cela ne ressemble à un recrutement confessionnel.
Onze ans près la chute du régime de Saddam Hussein qui avait longtemps persécuté la communauté chiite (51% de la population), le gouvernement irakien à majorité chiite est plus que jamais accusé d'imposer un pouvoir confessionnel, dont les sunnites (46 % de la population) sont les premières victimes. Selon certains analystes, cette politique aurait conduit à des alliances entre différents groupes d'insurgés sunnites dans le nord du pays - dont d'anciens officiers de Saddam Hussein - et l'EIIL.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.


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