L’unique hôpital des monts Nuba sous les bombes de l’armée soudanaise

Des femmes fuient les bombardements. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.
 
Ils pensaient couvrir une cérémonie religieuse, mais ils ont été témoins du bombardement de l'unique hôpital de la région soudanaise du Kordofan du Sud. Des journalistes citoyens ont filmé l’attaque du bâtiment par un avion de l’armée soudanaise, en guerre contre un groupe rebelle séparatiste implanté dans la région.
 
Les journalistes citoyens témoins du bombardement le 1er mai collaborent avec Nuba Reports, une organisation à but non lucratif fondée par des Américains qui vivent dans la région du Kordofan du Sud, dans le sud du Soudan. Leurs équipes documentent les opérations militaires de l’armée soudanaise contre les rebelles du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM-Nord). Plusieurs de leurs rapports font état de victimes civiles. 
 
Au début de la vidéo, le discours d’un religieux est interrompu par l’explosion d’une première bombe. Des images montrent ensuite un avion survolant la zone et une colonne de fumée au loin. Plus tard dans la vidéo, le journaliste filme des personnes prenant la fuite, paniquées après un second bombardement. La vidéo se termine sur les soins administrés à un patient, dont la jambe a été touchée par des éclats d’obus. Personne n’a été tué dans les bombardements.
 
ATTENTION : ces images peuvent choquer
 
Vidéo diffusée avec l’aimable autorisation de Nuba Reports. Voir le reportage en entier en cliquant ici.
Contributeurs

"Difficile de dire s’ils essayaient de nous effrayer ou s’ils ont raté leur cible"

Tom Catena est docteur pour la mission catholique et directeur de l’hôpital "Mère de Miséricorde", qui a été bombardé. Il est américain et travaille dans la région depuis six ans.
 
On a d’abord vu des drones survoler l’hôpital le 26 avril, puis ils sont repassés deux jours plus tard. Nous étions inquiets car c’était la première fois qu’on voyait de tels engins passer au-dessus du bâtiment. Le 1er mai, je faisais le tour des chambres lorsque la première bombe a explosé. J’ai couru dans le premier abri creusé à proximité de l’hôpital pour me protéger [Ces abris, creusés dans le sol, sont des installations fréquentes dans la région, NDLR]. Quand j’ai regardé en l’air, j’ai vu un avion, un bombardier Soukhoï Su-24. Il a lâché cinq bombes entre l’hôpital et les bâtiments de l’équipe médicale.
 
Le lendemain, nous avons à nouveau été bombardés, mais par un avion plus gros. La bombe est tombée juste devant l’hôpital. Difficile de dire s’ils essayaient de nous effrayer ou s’ils ont manqué leur cible.
 
Plusieurs personnes ont été blessées par des éclats d’obus, mais aucun sérieusement. Notre bâtiment a été légèrement endommagé sans gravité non plus : par exemple dans ma chambre, la fenêtre a été soufflée et la porte est sortie de ses gonds. On a eu de la chance.
 
"Beaucoup de membres de l’équipe ont peur de revenir"
 
L’hôpital a repris ses activités depuis, mais beaucoup de membres de l’équipe ont peur de revenir, et nous tournons en effectifs réduits. Un grand nombre de patients ont également fui ; certains se cachent dans les collines aux alentours, ils viennent de temps en temps à l’hôpital pour récupérer des médicaments. Tout le monde est tendu et réagit au moindre bruit suspect. Nous avons d’ailleurs creusé d’avantage de tunnels.
 
C’est la première fois que l’hôpital est ciblé. Il n’y a rien autour de ce bâtiment, aucune chance pour qu’il s’agisse d’un accident. Le gouvernement sait parfaitement qu’il s’agit d’un hôpital. À mon avis, les militaires veulent accélérer la lutte contre les rebelles dans la région et ils pensent que détruire l’hôpital serait un vrai coup dur pour eux. Le mode opératoire correspond bien à la "stratégie de la terre brûlée" que l’armée emploie dans la région.
 
Interrogé sur la prise en charge de rebelles à l’hôpital, le docteur Catena répond : "Nous nous occupons de tout le monde, sans distinction. La grande majorité de nos patients sont des civils, souvent des femmes et des enfants. On s’est occupé de très nombreux blessés touchés par des frappes aériennes. Mais on s’occupe aussi de soldats de l’armée soudanaise, et on continuera à le faire.
 
Avec l’indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011, Khartoum a perdu la grande majorité de ses ressources en pétrole.  Le Kordofan du Sud est désormais l’unique région pétrolière rattachée au nord et par conséquent, un enjeu stratégique pour Khartoum. La zone est le théâtre de tensions entre le SPLM-Nord, un mouvement indépendantiste sud-soudanais opposé au pouvoir du président Omar el-Bechir, et les Forces armées soudanaises. Selon Nuba Reports, l’armée a accentué ses opérations ces dernières semaines avec plusieurs bombardements après que des négociations entre les deux parties ont échoué. 
 
FRANCE 24 a sollicité la réaction du ministère soudanais de la Défense mais n’a pas reçu de réponse. Nous publierons leur réaction si celle-ci nous parvient.


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