Embrasser les affiches des candidates, dernier hobby des Irakiens

Photos d'un civil et d'un policier irakiens embrassant les affiches de candidates aux législatives
 
Le 30 avril, les Irakiens se rendaient aux urnes pour les élections législatives. Et si la question sécuritaire était dans la plupart des têtes, c'est autre chose qui a occupé certains Irakiens pendant cette campagne.
 
Plusieurs photos d'adolescents irakiens qui embrassent sur la bouche des portraits de candidates ont été postées sur Facebook et Twitter pendant la campagne. Un geste que les candidates ont jugé de mauvais goût mais que de jeunes Irakiens ont tenté de justifier sur les réseaux sociaux. Certains expliquent que c'est une manière de dire aux autorités que le chômage et les bas salaires ne leur permettent pas de se marier et, par conséquent, d'exprimer leur frustration.
 
Ces explications n'ont pas été du goût de la ministre irakienne de la Femme qui a fermement condamné ce comportement qu'elle juge "immoral" et irrespectueux. De son côté, le président de la commission électorale en charge du bon déroulement du scrutin a affirmé que des mesures seront prises à l'encontre de ces jeunes, sans donner plus de précision.
 
Un jeune s'aidant de son ami pour embrasser l'affiche d'une candidate.
Contributeurs

"Pendant les élections, les femmes s'affichent, certaines même sans voile. Alors, ils en profitent pour exprimer leurs frustrations"

Hana Edward est une militante féministe irakienne.
 
Il faut remettre ces actes dans le contexte social irakien actuel. Les relations entre filles et garçons ici sont très complexes. La mixité n'est généralement pas de mise à l'école et la proximité entre les deux sexes est étroitement surveillée à l'université. Si on soupçonne une relation entre un garçon et une fille à la faculté, ils risquent un renvoi. Quant à sortir, il n'y a quasiment pas d'endroit public où un garçon et une fille peuvent se retrouver sans que cela ne fasse jaser et les cafés sont en général réservés aux hommes.
 
Ce conservatisme a toujours existé en Irak mais il s'est accentué ces dernières années avec le retour en force des partis islamistes et du discours religieux radical sur la place publique. Du coup, toutes ces frustrations font que les jeunes garçons ne voient plus les femmes que comme des objets sexuels. Et cela même en période électorale, alors qu'on parle de femmes politiques. Et comme là, pour une fois, les femmes s'affichent, certaines même sans voile, ils en profitent pour passer toutes leurs frustrations à travers ce geste.
 
 
Il est vrai que certaines candidates ont tendance à mettre en avant leur physique pour se faire remarquer par les électeurs. Cela ne me choque pas jusqu'à un certain point, car avoir une bonne présentation est quelque chose d'important en matière de communication politique. Mais on a tendance à les critiquer en disant qu'elles font cela parce qu'elles n'ont pas de programme. Comme si les autres candidats en avaient ! Toute la classe politique est à blâmer de ce point de vue, car la plupart du temps, les candidats sont promus grâce à leurs appartenances communautaires ou tribales. Mais face à un manque d'incompétence égale, c'est la femme qui est prise pour cible. C'est elle aussi qu'on va accuser de susciter un tel comportement chez les jeunes, en étant trop attirante.
 
Il y a dans la constitution irakienne un minimum de garantie pour la représentativité des femmes en politique, qui est un quota de 25 % de femmes dans le parlement [sur un total de 328 députés, NDLR]. Puis, il y a la réalité du terrain. Quand on regarde les listes électorales, les têtes de listes sont toujours des hommes et les femmes sont reléguées aux dernières places. Alors oui, c'est bien que les autorités réagissent à ce phénomène dégradant pour les femmes. Mais si l'on veut que cela cesse, la classe politique devrait être la première à donner l'exemple en ayant un peu plus de considération pour le rôle des femmes en politique. Ces dernières peuvent avoir quelque chose à dire, elles ne sont pas juste là pour faire joli.
 
Affiche de la contre-campagne "Ensemble pour arrêter la campagne dégradante à l'encontre des candidates"
Sur les 9 040 candidats aux élections législatives, 2 500 étaient des femmes. Le résultat de ce scrutin sera connu le 15 mai prochain.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à FRANCE 24.


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