Guerre de caricatures sur la crise ukrainienne

Deux caricatures de Vladimir Poutine qui circulent sur les réseaux sociaux ; à gauche, celle relayée par les pro-européens, à droite, celle des pro-russes où le président est représenté comme un génie. On peut lire ""Bienvenue en Crimée. Vous pouvez vous sentir comme chez vous"
 
 
La crise en Ukraine ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. La bataille entre pro-européens et pro-russes se joue aussi en dessins via les réseaux sociaux.
 
Début mars, des artistes ukrainiens avaient lancé un appel à leurs homologues russes pour qu’ils ne jouent pas le jeu de la division entre Russes et Ukrainiens. Un message qui n’a pas convaincu : à la même période 420 artistes russes signaient une lettre ouverte pour soutenir la position de Vladimir Poutine, qui souhaite "assurer à tout prix la sécurité des populations russophones de l’est de l’Ukraine".
 
Sur les principaux réseaux sociaux populaires en Russie et en Ukraine, en premier lieu VKontakte, les caricatures et photomontages destinés à discréditer les pro-européens et les pro-russes sont légions, jouant souvent sur les clichés répandus sur les deux camps.
 
Caricatures anti-russes
Caricatures anti-russesFacebook Babaikit
Les principaux clichés sur les Russes sont relayés : ici, on peut lire "33 % d’envie, 33 % de stupidité, 33% de haine, 1 % de vodka"
Caricatures anti-russes
Caricatures anti-russesPublié sur Facebook
"Une notice pour reconnaitre vos interlocuteurs : Ukrainophile (en haut à gauche), Ukrainophobe (dont le cerveau a été lavé par la télé russe), Ukraino-scieurs (Yanoukovich, l'ancien président ukrainien, et Poutine), Ukraino-snobes (les riches)."
Caricatures pro-russes
Caricatures pro-russesVK УКРАИНА | РОССИЯ
Les pro-russes jouent également sur des symboles : ici, on peut lire "Un coup de pied vivifiant pour le Pindostan (un nom péjoratif des Etats-Unis)", où l'ours, symbole russe, donne un coup de pied à l'oncle Sam
Caricatures pro-russes
Caricatures pro-russesVK УКРАИНА | РОССИЯ
"Président de l’Ukraine 2015". Le boxeur devenu homme politique Vitali Klichko est ici représenté en homme noir pour signifier qu’il est imposé par Barack Obama. Klichko s’est depuis retiré de la course présidentielle.
Caricatures pro-russes
Caricatures pro-russesVK УКРАИНА | РОССИЯ
Vladimir Poutine représenté en héros. On peut lire "Le vrai leader."
Caricatures anti-russes
Caricatures anti-russesFacebook EuroMayden
Vladimir Poutine est également la principale cible des anti-russes : ici, il est parodié en héros de la série Game of Thrones, menace de couper le gaz alors que "l’hiver arrive" (le nom du premier épisode de la série)
Caricatures anti-russes
Caricatures anti-russesSource Vkontakte
Vladimir Poutine amène dans des berceaux des soldats aux portes "Donetsk " et "Kharkov"

     
    Deux caricaturistes, un pro-européen et un pro-russe, s’expliquent sur leur participation à cette guerre de propagande.

    "Grâce aux dessins sur la crise, j’arrive à vivre de mon art"

    Yuriy Zhuravel est dessinateur et vit à Rivné, une ville du nord-ouest de l’Ukraine. Pro-européen, il a publié plus de 120 caricatures sur le conflit en Ukraine depuis le 21 novembre 2013 et en a fait sa marque de fabrique.
     
    Les gens me disent souvent que mes dessins sont très importants pour eux : quand je m’arrête quelques jours, on m’en réclame de nouveaux ! Ces caricatures servent à soutenir mes citoyens dans leur lutte, et à les rassurer. Mon art génère un certain patriotisme et fait réfléchir les gens sur leur attitude à l’égard de l’État et sur la politique étrangère.
    Avant la crise, j’étais très peu connu dans le monde de la caricature.
     
    Depuis, j’arrive à vivre de mes dessins, et j'ai déjà reçu 150 000 hryvnas (9 600 euros) pour financer un recueil de dessins politiques. Un de mes dessins les plus populaires, c’est celui qui représente les cent célestes [les 94 personnes mortes depuis novembre en Ukraine durant la révolution]. Il été imprimé sur de grandes banderoles et accroché dans plusieurs endroits à Kiev et dans d’autres villes.
     
    Sur ce dessin de Yuriy Zhuravel, Poutine n’est pas accepté par les autres enfants qui ne veulent pas jouer avec lui. Vexé, il part avec son petit char.
     
    Je m'en fiche si Poutine n'est pas content de ce que je dessine : je montre les choses comme je le ressens. J’ai fait l’armée, et je pourrais très bien aller sur le terrain, à Donetsk ou Lougansk, pour défendre les intérêts ukrainiens. Mais j’essaie de garder ma colère à l’intérieur et de lutter par les dessins, ce sont des armes plus contemporaines et efficaces.
     

    "Mes confrères dessinateurs me détestent"

    Vitali Podvitski, dessinateur professionnel, habite à Saint-Pétersbourg. Il soutient la position russe dans le conflit et s’est récemment spécialisé dans les dessins autour de la crise en Ukraine.
     
    J’essaie de refléter par mes coups de crayons ce que pense mon public. Je n’ai pas le sentiment d’avoir des pressions, et je peux travailler librement, sur les sujets que je souhaite.
     
    J’ai été très surpris par les témoignages de soutien que j’ai reçus : des gens de Crimée, de Russie, d’organisations pro-Poutine me remercient chaque jour. Ils me disent qu’ils avaient besoin que quelqu’un matérialise leurs visions des évènements par l’humour. Ils me disent souvent que la télévision n’est pas assez subtile, que la propagande y est trop présente. Le dessin fait davantage passer l’ironie, l’artiste peut se permettre beaucoup de choses.
     
    Caricature de Vitali Podvitski, le grand ours représente la Russie et le petit ours la Crimée. Celui-ci fait un doigt d'honneur aux vautours qui représentent l'Ukraine. Dessin publié sur VKontakte le 12 mars, par Podvitski, à la suite de la lettre d’une petite fille de Crimée.
     
    Dans le milieu artistique, ma cote de popularité est au plus bas. La plupart des artistes en Russie font partie de l’intelligentsia, et sont anti-Poutine. Mes confrères me détestent parce que je ne fais pas comme eux : eux, ils dessinent ce qu’ils pensent, et moi, ce que les gens pensent.
     
    Je sens qu’il y a un tel engouement autour de la position de Vladimir Poutine qu’il m’est impossible de le critiquer. Ça ne serait pas cohérent avec de ce que mon public me fait ressentir. Il y a quelques jours, je lui ai écrit pour lui dire que je suis prêt à prendre une fonction dans l’armée pour protéger les frontières avec un crayon dans les mains, parce qu’il n’y a aucun dessinateur qui soutient la Russie.
     
    Dessin célébrant l’amitié russo-ukrainienne de deux femmes s’enlaçant, très commentée sur les réseaux sociaux. Selon les anti-russe, l'image serait humiliante car la femme russe réconforte la femme ukrainienne.
     
     
    Cet article a été rédigé en collaboration avec Polina Myakinchenko (@pollyjourn), journaliste pour les Observateurs de FRANCE 24.


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