La ruée des enfants latinos vers la frontière américaine

Ces trois adolescents ont tous 17 ans. Ils ont voyagé du Honduras en passant par le Salvador et le Guatemala avant d'arriver au Mexique. Notre Observateur, Larry Trent, les a rencontrés à la frontière avec les États-Unis. Il ne sait pas ce qu'ils sont devenus.

Des dizaines de milliers d’enfants d’Amérique centrale tentent chaque semaine de passer la frontière du sud des États-Unis. Notre Observateur, un bénévole à la frontière avec le Mexique, affirme qu’il n’a jamais vu autant d’enfants affluer depuis quatre ans. Une traversée qu’ils effectuent souvent seuls au péril de leur vie.
 
L’année dernière, le service des Douanes et de la Protection de la frontière des États-Unis a interpellé 21 537 enfants sans accompagnant venant du Salvador, du Guatemala ou du Honduras. Alors que le nombre d’adultes arrêtés à la frontière est en baisse, celui des enfants a plus que doublé en trois ans, selon un rapport du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
 
Plus que rejoindre le "rêve américain", c’est souvent la violence des cartels d’Amérique centrale que ces enfants fuient. Contactée par FRANCE 24, Michelle Brané, responsable de la Commission des femmes réfugiées, explique que ces gangs "tentent de recruter des enfants de plus en plus jeunes, ce qui explique que ceux de 10 ou 11 ans tentent aujourd’hui cette traversée en solitaire".
 
Les agents de protection de la frontière américaine reconnaissent être débordés par l’afflux d’enfants traumatisés et ne pas avoir les ressources pour faire face au phénomène. Michelle Brané affirme que certains agents achètent même de la nourriture pour ces enfants avec leur propre argent.
 
Les États-Unis ne sont pas le seul pays touché par ce phénomène : le Costa Rica et le Mexique constatent également une augmentation inquiétante des demandes d’asile tout âge confondu venant du Guatemala, du Salvador ou du Honduras.
 
Les chaussures abandonnées d'un enfant dans le désert entre le Mexique et les États-Unis.
Contributeurs

"Ces enfants ne veulent pas être enrôlés dans des gangs"

Larry Trent vit dans le sud de l’Arizona. Depuis quatre ans, il est bénévole à Mexico pour les "comedor", des soupes populaires destinées aux migrants qui se lancent dans la traversée du désert de Sonora, entre le nord-ouest du Mexique et le sud-ouest des États-Unis.
 
Je vais au comedor deux fois par semaine et à chaque fois c’est un arrache-cœur. Jeudi 3 avril, nous avons nourri 70 personnes, mais parfois, c’est le double. Là-bas, on rencontre les gens et on écoute, bouche bée leurs histoires. Quand j’ai commencé, il n’y avait pas beaucoup d’enfants de moins de seize ans ou de familles avec des enfants en bas âge. À présent, on a au moins chaque semaine cinq enfants, tous seuls, qui tentent de faire cette traversée. Ils sont désespérés. La pauvreté et la violence les a mis à genoux.
 
On sent que les cartels ont une influence très forte sur la plupart de ces très jeunes enfants, dont la plupart viennent du Honduras. Ils ne veulent pas être enrôlés dans ces gangs, même si la pression pour qu’ils le fassent est permanente. Ils n’ont pas le choix : soit y adhérer… soit partir.
 
Lorsque ces enfants parviennent à traverser la frontière, ils s’en remettent aux gens qu’ils rencontrent au hasard en leur demandant de les aider. Ces mineurs sont en général emmenés à Phœnix, dans l’Arizona, dans le cadre de la procédure d’immigration. Ensuite, je ne sais pas ce qui leur arrive.

Larry a pris cette photo le jour où deux jeunes hommes de 18 ans ont essayé de traverser la frontière américaine. Ils ont été arrêtés par la patrouille de contrôle et rapatriés au Mexique.
 
À un centre d’accueil d’immigrants, j’ai discuté avec un garçon de 17 ans qui parlait anglais. Lorsque je lui ai demandé s’il allait tenter une nouvelle traversée, il m’a dit "quoi qu’il arrive, je vais essayer autant de fois que je le pourrai avant mes 18 ans". Et je comprends sa stratégie : s’il parvient à passer avant ses 18 ans, il sera jugé par un tribunal pour enfants au lieu d’aller directement en prison, comme c’est souvent le cas pour les adultes.
 
Une fois, j’ai rencontré une famille dont le père avait 16 ans, la mère 14 et qui avait un bébé de tout juste six mois. Ils venaient du sud du Mexique et étaient frigorifiés. Nous essayons de ne pas remettre en question le choix des gens de passer la frontière. Mais pour ce jeune couple, nous leur disions tous : "Vous ne pouvez pas faire ça, vous allez mourir, vous êtes trop jeunes, il fait trop froid !". Souvent, ces jeunes se sentent invincibles, ils pensent que traverser le désert sera une formalité. Mais ils ne savent pas dans quoi ils s’aventurent.

Le père de cet enfant est âgé de 16 ans. Il se prépare avec à traverser le désert de Sonora entre les États-Unis et le Mexique.
 
Je ne sais pas ce que ce couple a finalement décidé. Mais il avait l’air déterminé, même s’il n’avait rien, aucune perspective, aucun point de chute. Il était juste désespéré. Et il était surtout si jeune…
 
 
La tombe de Josseline, une jeune fille de 14 ans décédée en traversant le désert de Sonoran. Son frère de 10 ans a, lui, survécu à la traversée. Les enfants voyageaient sans adulte.
 
Ce billet a été rédigé en collaboration avec Brenna Daldorph, journaliste à FRANCE 24. 


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