Mariage, religion... les comiques saoudiens bousculent les tabous sur le Web

Capture d'écran d'une vidéo du comédien Saoudien Omar Hussein.
 
Les comiques 2.0 ont le vent en poupe ces dernières années. Et le phénomène connaît un large succès aussi en Arabie saoudite, où le jeune public délaisse les émissions télévisées pour les petits programmes faits maison qui pullulent sur YouTube. Un îlot de liberté dans ce royaume ultraconservateur.
 
L’engouement est tel que certaines séries, pourtant animées par des jeunes comédiens sans grande expérience, dépassent les 10 millions de vues par épisode. Les humoristes abordent les petits tracas quotidiens du citoyen lambda sur un ton très sarcastique, mais aussi des problèmes sociaux tels que le chômage, la crise du logement, le racisme, le sexisme, et parfois même la censure. Un style qui tranche avec les programmes télévisés, jugés rigides et souvent déconnectés des préoccupations des jeunes générations.
 
"Ces chaînes YouTube font office de soupape", explique Mohammed al-Saeedi, l'un de nos Observateurs dans le royaume. "C’est une sorte de défouloir, qui permet d’éviter une éventuelle explosion sociale. C’est pour cette raison que les autorités laissent faire, et parfois même encouragent ces humoristes". Attention toutefois à ne pas franchir les lignes rouges : "La famille royale, la religion et le sexe restent des sujets tabous", précise-t-il.
 
Omar Hussein compte parmi les humoristes Web les plus populaires en Arabie saoudite. Il est aussi le plus téméraire – le comique a notamment participé à des campagnes contre le racisme et a soutenu les Women2drive. Son programme, @3al6ayer ("à la va-vite"), est un véritable phénomène sur YouTube, et totalise plus de 60 millions de vues depuis sa création en 2010.
 
Depuis ses débuts, il ne cesse de tester les limites des autorités saoudiennes, comme le montre cet extrait du collectif UTURNent, qu’il a créé avec des amis humoristes.
 
[Se tenir au premier rang lors de la prière à la mosquée est très recommandé dans la tradition, ndlr].
 
L’humoriste n’hésite pas non plus à titiller les responsables politiques.
 
 
Mais ces performances ne sont pas sans risque. L’humoriste a été critiqué à plusieurs reprises par des imams et en juillet 2012, il a été arrêté pendant un tournage avec ses acolytes, sous prétexte qu’il ne disposait pas d’autorisation.
 
Cette génération de comiques version Web 2.0 propose une palette de thèmes très variés. Badr Saleh, lui aussi très populaire en Arabie saoudite, s’est spécialisé dans les… vidéos YouTube. Avec son show EyshElly, il brocarde chaque mois les images amateurs mises en ligne par ses compatriotes.
 
Contributeurs

"Au début, jouer sur YouTube, c’était plus sûr"

L’humoriste Omar Ramzi, surnommé "Le Soudanais Blanc" du fait qu’il est né de père soudanais, est l’un des précurseurs du stand-up en Arabie saoudite. Expulsé du pays en 2011, il est aujourd’hui installé en Égypte, où il poursuit ses spectacles. L’humoriste se dit aujourd’hui très heureux que la discipline connaisse un tel succès sur les réseaux sociaux.
  
En 2009, quand nous avons commencé avec quelques amis comme Omar Hussein, nous avions très peur de la Mutawa [police religieuse saoudienne]. Quand vous jouez devant un public, cela est considéré comme un rassemblement. Et pour tenir un rassemblement, il faut obtenir une autorisation auprès des autorités. Donc nous jouions dans des salles situées dans des petits villages, dans le désert, très loin des grandes villes. En parallèle, certains d’entre nous ont commencé à jouer sur YouTube, parce que c’était plus sûr. Cela s’est par la suite révélé être vraiment porteur, parce que sur Internet les humoristes peuvent toucher, non seulement le public saoudien, mais également tout le monde arabe.
 
Petit à petit, le stand-up est devenu très populaire dans le royaume et les autorités l’ont tout à fait accepté. À tel point qu’un émir a décidé de créer sa propre compagnie d’humoristes en 2012. Soutenus par les sponsors, les spectacles de stand-up sont aujourd’hui régulièrement organisés dans les grandes villes. Crée en 2012, le Jeddah Comedy Club est notamment l’une des scènes comiques les plus prisées du pays.
 
"Ils raffolent des sketches sur le Saoudien qui voyage aux États-Unis ou en Angleterre"
 
Les Saoudiens ont beaucoup d’autodérision. Ils raffolent, par exemple, des sketches sur le Saoudien qui voyage aux États-Unis ou en Angleterre. Car le décalage culturel suscite des situations très cocasses. Les humoristes aiment aussi traiter des relations hommes-femmes. Omar Hussein notamment, a fait un sketch qui a eu beaucoup de succès sur le mariage. Pendant tout le spectacle, il fait mine de chercher sa femme. Il crie : "Mais on est mon épouse ? Où est mon épouse ?", alors qu’elle est juste à côté de lui. En fait, il ne la reconnaît pas parce qu’elle est très maquillée. On considère que les Saoudiennes ont la main lourde sur le maquillage.
 
Je suis ravi que les humoristes aient pu ainsi bousculer les traditions. Même si au départ, ce n’était pas du tout le but, ils ont contribué à une certaine ouverture de la société. Et cela va continuer, doucement mais sûrement. 
   
Rendu populaire par des comédiens américains dans les années 1980 (notamment Jerry Seinfeld, Richard Pryor et Eddy Murphy), l’art du stand-up est aujourd’hui pratiqué par de nombreux artistes partout dans le monde. En France, l’humoriste Jamel Debbouze, fondateur du Jamel Comedy Club, ou encore Gad Elmaleh. L’exercice s’est récemment décliné en France sur les plateforme de partage de vidéos avec des humoristes comme Cyprien ou Norman, dont les chaînes vidéos comptent des millions d’abonnés.
 


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