Des flows de rap contre le fléau du trafic de drogue

Capture d'écran du vidéo clip de la chanson "Caminhos" ("Les chemins") des Baloberos.
 
Le hip-hop pour dénoncer le trafic de drogue et réveiller les consciences. C’est en substance l’idée développée par une poignée de rappeurs originaires de Guinée-Bissau, exaspérés de voir leur pays gangrené par le narcotrafic. À travers des textes qui fustigent la complicité active du pouvoir et l’incurie de la communauté internationale, MC Mario Maxposs, Cientista Realista, FBMJP ou encore Zaino Zavad tentent de sensibiliser les jeunes générations.
 
Vidéo clip de la chanson "Relatorio" ("Compte-rendu"), de MC Mario Maxposs.

Paroles extraites de la chanson "Bo Obi Mas" des Baloberos :
La Guinée-Bissau, pays du trafic ?
Ce trafic qui part ensuite pour l’Espagne ?
Ce trafic qui a pour coutume de venir de Colombie ?
Ce trafic auquel assistent nos frères,
Les forces armées transportent de la cocaïne en grosse quantité,
Font des affaires avec leurs frères colombiens
Ecoutez bien comment on pèse la coca : kilogramme, hectogramme, décagramme, graaammmeee !
 
 
Paroles extraites de la chanson "Kaminhus" de As One :
Nos lois ont été lapidées,
Ici, elles sont inefficaces
Ici, pour ceux qui ne le sauraient pas, c’est la Guinée-Bissau,
Ici, les trafiquants ont droit à plus de privilèges que les professeurs d’université,
Ici, les porcs sont en costume cravate,
Ces chiens, quant ils tuent, ils reçoivent des voitures en cadeau,
Et ça les incite à tuer encore et encore,
Guinéens, le temps nous est venu de prendre conscience que nous devons laisser derrière nous tout ce qui nous empêche d’aller de l’avant.
Contributeurs

"Nos textes font écho à l’actualité de la Guinée Bissau, donc ils parlent de drogue"

Zaino Zavad est rappeur et fait partie du groupe Baloberos, l'un des plus populaires de Guinée-Bissau. Il vit actuellement à Lisbonne au Portugal.
 
Il est difficile de dire quand le "narco rap" est né en Guinée-Bissau, mais le phénomène a vraiment décollé dans les années 2009 et 2010, alors que le pays était plongé dans une crise politique sur fond de trafic de drogue de très grande ampleur [En 2009, les cartels colombiens de la drogue sont accusés d’être impliqués dans le double assassinat du président Joao Bernardo Vieira et du chef d’état-major des armées. Tandis qu’en 2010, un coup d’état est organisé par les militaires sous la houlette de l’amiral Bubo Na Tchuto destitué deux ans plus tôt pour avoir couvert le trafic de drogue.] Nos textes font écho à l’actualité. Et comme c’est la drogue qui contamine actuellement notre pays, c’est ce thème qui apparaît le plus souvent dans nos chansons. C’est maintenant un genre à part dans le domaine du rap.
 
Vidéo clip de la chanson "Caminhos" ("Les chemins") des Baloberos.
 
Par peur de représailles ou tout simplement réduits au silence par les autorités, les médias ignorent la question du trafic de drogue. [En 2012, Reporters sans frontières avait constaté de graves entraves au droit d’informer, notamment à la suite d’un nouveau putsch]. C’est pourquoi les rappeurs ont décidé de prendre le relais en enquêtant puis en informant sur la situation chaotique que traverse la Guinée-Bissau depuis de longues années. Chez moi, les jeunes n’ont aucune perspective d’avenir, ils sont désœuvrés et sont donc nombreux à se tourner vers ce qui leur est le plus accessible : vendre de la drogue. C’est une trajectoire presque normale. C’est évidemment à eux qu’on s’adresse prioritairement et comme ils écoutent beaucoup de rap, ça tombe très bien. On sait l’influence qu’on peut avoir sur eux. On essaie de faire bouger les mentalités et j’ai l’impression que parfois ça marche : sur Facebook, beaucoup de nos fans nous écrivent pour nous dire que désormais ils ont une autre image de leur pays et que cela leur donne envie de s’engager sur le terrain politique. C’est une vraie fierté.
 
Les réseaux sociaux nous permettent d’échapper à la censure. Nous réalisons nous-mêmes nos clips et nous les diffusons sur YouTube. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes à l’abri de tout ennui judiciaire. En 2009, mon groupe moi et avons fait un petit séjour en prison pour avoir osé dénoncer le comportement des haut-gradés qui ont la mainmise sur la Guinée-Bissau. On a eu très peur mais cela ne nous a pas empêché de continuer à critiquer les exactions du pouvoir. Toutefois, en raison des menaces, mais aussi parce qu’ils cherchent une vie meilleure, beaucoup de rappeurs vivent aujourd’hui à l’étranger. Depuis que je suis parti vivre au Portugal il y a trois ans, je ne suis jamais retourné dans mon pays.
 
Si la Guinée Bissau possède de nombreuses ressources comme le riz et la noix de cajou (60% des revenus du pays), il est l'un des pays les plus pauvres du monde. Dans ce petit État lusophone d’Afrique de l’ouest (à peine plus grand que la Belgique) coincé entre le Sénégal et la Guinée, 85% de la population vit sous le seuil de pauvreté et le budget de l’État dépend à 75% de l’aide internationale. Depuis son indépendance en 1974, la situation politique est très instable et les coups d’état se succèdent. Le dernier a été mené par l’armée le 12 avril 2012. Aujourd'hui, le pays est dirigé par Manuel Serifo Nhamadjo, désigné le 11 mai 2012 pour conduire le pays vers une transition démocratique.
Parallèlement à cette instabilité chronique, la Guinée-Bissau est devenue une plaque tournante du trafic de cocaïne en provenance d’Amérique du Sud. La morphologie du pays, notamment la kyrielle d’îles au large de ses côtes, offre des sites appropriés au débarquement de la drogue.
 
Billet rédigé avec la collaboration de Grégoire Remund (@gregoireremund), journaliste à France 24.


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