Pourquoi la télévision du Hezbollah a mis le paquet sur les festivités de Noël

Photo diffusée par la chaîne de télévision al-Manar, on y voit une femme chrétienne décorant son sapin de Noël avec la photo d'Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah.
 
La chaîne de télévision du Hezbollah, Al-Manar, a organisé une importante couverture médiatique des festivités de Noël au Liban. Un dispositif exceptionnel pour le principal média du parti chiite libanais qui, pour certains de nos Observateurs, tente de se positionner comme protecteur des minorités à des fins stratégiques.
 
Capture d'écran d'une messe chrétienne maronite de Noël diffusée par Al-Manar. Crédit The Beirut Report.
 
Si tous les ans, la chaîne du Hezbollah diffuse la messe de Noël, cette année, Al-Manar a mis davantage de moyens techniques et humains pour couvrir les festivités chrétiennes. Les messes étaient diffusées en direct depuis les différentes églises de Beyrouth, de régions plus reculées, mais aussi d’une cathédrale à Damas et de l’église de la nativité de Béthléhem dans les Territoires palestiniens. Tandis que les délégations officielles du Hezbollah, en visite chez les clercs chrétiens, étaient suivies par des caméras de la chaîne aux quatre coins du Liban.
 
Embrassade entre clercs chrétien et chiite diffusée par Al-Manar. Crédit The Beirut Report.
 
Des fidèles ont été interviewés aux sorties des églises, ce fut également une des rares occasions de voir des femmes non voilées à l’antenne d’Al-Manar. Cette couverture exceptionnelle a interpellé nombre de Libanais. Le journaliste Habib Battah y a même consacré un article sur son blog The Beirut Report, répertoriant l’important dispositif.
 
Capture d'écran d'une interview d'Al-Manar avec une femme chrétienne à la sortie d'une messe. Crédit The Beirut Report.
 
Interrogé par FRANCE 24, Ali Hajj Youssef, directeur de l’information d’Al-Manar, explique : "La chaîne est dans une logique d’ouverture sur l’autre, cela a toujours été dans notre culture, bien avant l’avènement des derniers conflits régionaux. Car on est tous dans le même bateau face à l’extrémisme qui fait des ravages dans notre région."
 
Capture d'écran Al-Manar d'une église et d'une mosquée d'un même village. Crédit The Beirut Report.
 
En effet, le Hezbollah a engagé sa branche armée dans le conflit syrien aux côtés de Bachar al-Assad. Selon le chef du parti, Hassan Nasrallah, l’objectif est de protéger les minorités chrétiennes et musulmanes [les chiites sont minoritaires en Syrie] contre les intégrismes religieux.
 
Le Hezbollah est une organisation chiite, militaire et politique née en 1982 en tant que résistance islamique à l’occupation israélienne du Liban, avec le soutien de l’Iran et de la Syrie du président Hafez al-Assad, père de l’actuel président syrien. Il est rentré dans la vie politique libanaise dès la fin de la guerre civile en 1992, en participant aux élections législatives, et plus activement depuis le départ des troupes syriennes du Liban en 2005. La branche armée du Hezbollah a été classée comme "organisation terroriste" par l’Union européenne le 22 juillet dernier.

"Le parti a une volonté de rapprochement et d’ouverture avec la communauté chrétienne au Liban"

Hassan A. (pseudonyme), est un professeur d’université chiite. Il habite la banlieue sud de Beyrouth.
 
Il est vrai que la couverture était exceptionnelle par rapport aux années passées. On a vu les journalistes de la chaîne intervenir à l’antenne toute la journée et depuis un nombre considérable de villes et de villages. Le contexte régional a poussé le Hezbollah sur cette voie. Le parti a une volonté manifeste de rapprochement et d’ouverture avec la communauté chrétienne au Liban [les chrétiens représentent un peu moins de la moitié de la population du Liban, NDLR], mais aussi en Syrie et dans la région en général.
 
Capture d'écran d'une présentatrice d'Al-Manar devant un sapin de Noël. Crédit The Beirut Report.
 
Cette volonté trouve un écho dans la rue chiite. Mis à part les positions politiques de chacun, nous chiites sommes dans une logique de compassion avec les chrétiens, étant donné que les deux communautés sont minoritaires au Moyen-Orient, sauf que nous avons les moyens pour nous défendre.

"L’objectif est de créer un front commun face à l’intégrisme sunnite, et pour nous c’est positif"

Jean A. (pseudonyme), chrétien libanais.
 
Je pense que cette couverture traduit une volonté du Hezbollah d’œuvrer pour un rapprochement réel entre les chrétiens et les chiites au Liban. Le rapprochement politique a commencé avec l’alliance entre le Hezbollah et le Courant patriotique libre (CPL) du général Aoun en 2006. Mais là, il s’agit d’une volonté de rapprochement dans la société qui permettrait de dépasser les préjugés de chaque communauté.
 
Un prêtre chrétien maronite invité d'un talkshow politique sur Al-Manar. Crédit The Beirut Report.
 
Mais, à mon sens, c’est la communauté chiite qui est la cible prioritaire de cette couverture. Al-Manar veut familiariser son audimat [qui est principalement chiite et acquis à la cause du Hezbollah] avec les rituels chrétiens et la symbolique des fêtes de Noël. Car même si les gens habitent dans la même ville ou dans le même quartier, vous seriez étonné du degré d’ignorance des rites et des symboliques religieuses d’un côté comme de l’autre. Le Hezbollah rend ainsi possible de tisser des liens fraternels avec la communauté chrétienne. L’objectif est de créer un front commun face à l’intégrisme sunnite, et pour nous c’est positif.

"Le parti chiite se donne ainsi une fausse image de parti modéré"

 
Ali Hamade, journaliste libanais opposant au Hezbollah.
 
Le parti chiite souhaite qu’on le perçoive comme un parti modéré, en opposition aux groupes radicaux sunnites comme le Front al-Nosra et l’État Islamique d’Irak et du Levant.
 
Je suis même surpris que cette campagne de communication soit venue si tardivement. À travers ce positionnement, le Hezbollah vise à "légitimer" son engagement militaire en Syrie aux côtés du régime de Bachar al-Assad, en lui donnant une cause noble.
 
Sur le plan national, il ne faut pas oublier qu’on se rapproche de l’échéance présidentielle en mai. [Le président de la République libanaise est obligatoirement un chrétien maronite. Le Hezbollah soutiendra un candidat chrétien de son choix, NDLR]. À travers cette campagne de communication, le Hezbollah essaye de gagner les chrétiens indécis. Mais cette image de parti modéré et d’interlocuteur fiable aux yeux de la communauté chrétienne est une manipulation.
 
Cette stratégie fait écho à la nouvelle ligne de communication iranienne depuis l’élection du président Hassan Rohani. Les autorités iraniennes essayent de jouer la carte de "l’alliance des minorités" régionales contre les intégristes sunnites, en sachant pertinemment que cela aura un écho auprès des capitales occidentales.
 
Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à France24.


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