À Singapour, "les tensions entre travailleurs migrants et locaux couvaient depuis longtemps"

Screen capture from second video below. Rioters in the Little India, a neighbourhood of India, set fire to police cars and an ambulance.
 
Cela faisait des années que Singapour n’avait pas connu d’émeutes violentes. Dimanche soir, après la mort d’un jeune indien percuté et tué par un bus, des centaines de travailleurs étrangers se sont affrontés avec la police dans le quartier de Little India, où vivent d’importantes communautés de migrants venus d’Asie du Sud. Et si le ministre des Transports a sous-entendu que l’alcool était probablement à l’origine de ce déchaînement de violences, pour notre Observateur, les causes du malaise sont beaucoup plus profondes.
 
Vingt-sept personnes, toutes originaires d’Asie du Sud, ont été arrêtées pendant les émeutes. Au moins 18 personnes ont été blessées, dont 10 policiers. 
 
Plus de cinq millions de Singapouriens habitent dans cette cité-État, troisième pays le plus riche du monde, où vivent par ailleurs 1,3 million de travailleurs étrangers.
 
 
Paul Gill est britannique et vit à Singapour. Dimanche, il a filmé ces images de son balcon. Contacté par FRANCE 24, il explique : "Les émeutiers criaient et jetaient toutes sortes d’objets. Au début, ils étaient une trentaine, puis ils ont été rejoints par beaucoup d’autres. La police est vite intervenue et a quadrillé la zone, bloquant les rues alentours, ce qui n’a pas empêché que des voitures de police et une ambulance soient attaquées. Et une importante explosion a eu lieu après que le réservoir d’essence d’un véhicule a pris feu."
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"Si la police est stricte avec eux, elle est beaucoup moins prompte à les défendre en cas d’altercation ou d’accident de la route"

Charan Bal est professeur d’université à Singapour. Il a récemment écrit une thèse sur les travailleurs migrants de Singapour en se concentrant sur les ouvriers du bâtiment venus du Bangladesh.
 
Depuis un certain temps, des tensions sociales se font ressentir à Singapour. L’accident de bus a été l’étincelle. Par exemple, les relations ne sont pas bonnes entre les travailleurs migrants et les chauffeurs de bus qui les emmènent à Little India, où ils font leurs achats et sortent entre amis. J’ai plusieurs fois pris ces bus dans le cadre de mes recherches et j’ai découvert que les conducteurs ont tendance à être très irrespectueux envers les étrangers. Les chauffeurs, qui sont singapouriens, malais ou encore chinois, travaillent beaucoup pour un maigre salaire. Ils ont en plus du mal à faire payer tous les passagers ou à empêcher certains de monter quand le bus est plein. Parfois, ils sont violents et les poussent hors du bus. Ce contexte de tensions a forcément envenimé les choses.

Les relations entre la police et les travailleurs étrangers ne sont pas non plus au beau fixe. Après que des habitants se sont plaints de la présence de ces derniers à Little India, le parlement local a exigé que des policiers supplémentaires s’emploient à les empêcher de "flâner" dans le quartier. Les auxiliaires de police, qui travaillent pour des compagnies privées, sont eux aussi mal payés et mal formés, et font bien souvent preuve d’agressivité envers les étrangers.
 
Les travailleurs migrants sont, quant à eux, agacés parce que, si la police est stricte avec eux, elle est beaucoup moins prompte à les défendre en cas d’altercation ou d’accident de la route. Ce qui expliquerait le fait qu’une ambulance et des véhicules de police ont été visés alors qu’aucun commerce ou restaurant n’a été vandalisé.[Selon certains témoins, les ambulances ont tardé à venir dimanche après l'accident.]

De manière générale, les migrants d’Asie du Sud rencontrent beaucoup de difficultés ici. À n’importe quel moment, ils peuvent être renvoyés chez eux. Ils n’ont pas légalement le droit de changer de travail [sans autorisation de leur employeur]. Beaucoup sont d’ailleurs endettés car ils payent des compagnies de recrutement pour trouver un travail ou parfois versent une somme directement à leur futur employeur. Enfin, il n’y a pas de syndicats indépendants ici, ils ont donc très peu de moyens de se battre contre les bas salaires, les mois impayés, le management à la hussarde, les accidents de travail, les dépassements d’horaires etc…   

En retour, les Singapouriens sont de plus en plus hostiles à leur égard. Et les émeutes de dimanche, ainsi que la couverture, selon moi biaisée, de l’incident par les médias singapouriens risquent d’alimenter cette hostilité.

FRANCE 24 a contacté plusieurs habitants du quartier, singapouriens et migrants, aucun n’a souhaité être cité dans notre article, mais tous ont insisté sur le caractère inhabituel de ces violences dans un quartier normalement calme.

Singapour reste très marqué par les émeutes raciales qui ont secoué le pays pendant les années 50 et 60 et qui avaient opposé l’ethnie chinoise majoritaire aux résidents malais, minoritaires.
 
Une ambulance en flammes dans le rues de Little India.
 
Billet écrit avec la collaboration de Gaelle Faure (@gjfaure),  journaliste à FRANCE24. 


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