Pour Poutine, la Russie renoue avec les villages Potemkine

Exemple d'une des maisons de la ville : une bâche a été apposée pour cacher l'état réel de la façade.
 
Couvrez ces taudis que Vladimir Poutine ne saurait voir ! Alors que le président russe était attendu dans la petite ville de Souzdal les 7 et 8 novembre à l’occasion du congrès des maires, des maisons en état de délabrement ont été recouvertes de bâches en trompe-l’œil pour leur redonner un aspect plus clinquant. Invités également à faire preuve de bonne tenue pour l’occasion, les habitants moquent ces cache-misère grossiers, d’autant que le chef de l’État a finalement annulé sa visite.
 
Un mur qui s’effrite, un portail qui s’affaisse, des fenêtres sans vitre, des planches mal assemblées… Autant de signes extérieurs du manque d’entretien de certaines maisons de Souzdal que la municipalité ne voulait surtout pas montrer à Vladimir Poutine. Elle a donc fait un ravalement de façade express, révélé par le blog O Dimitrios. Les photos, qui comparent les habitations avec et sans bâches, sont éloquentes. Les bâches apposées ne manquent d’ailleurs pas de détails, puisque des chats ou des plantes y ont été représentés…Ce camouflage rappelle ceux initiés, selon la légende, par le ministre russe Potemkine, qui visaient à masquer la pauvreté des villages de Crimée lors d’une visite de l'impératrice Catherine II en 1787, donnant naissance à l’expression de villages Potemkine.  

 
 
 
 
 
Véritable musée à ciel ouvert, Souzdal a un patrimoine architectural très riche, comptant plusieurs églises et monastères d’exception, ainsi que des demeures anciennes. Elle n’en reste pas moins une petite ville de 10 000 habitants, essentiellement organisée autour de sa rue principale, le long de laquelle se trouvaient les maisons délabrées. C ‘est cette route que devait emprunter le chef de l’État russe. Le maire de Souzdal a tenté d’expliquer sa démarche : "La ville n'a pas le droit d'investir de l'argent dans les maisons [car ce sont des propriétés privées], et on ne peut pas non plus ordonner aux habitants de le faire car ils n’ont pas assez d’argent".
 
Ce n’est pas la première fois que la visite d’un haut responsable russe provoque quelques arrangements de dernière minutes : en 2011, à l’occasion d’un déplacement dans un hôpital d’Ivanovo de Vladimir Poutine, alors Premier ministre,  des équipements des hôpitaux alentours avaient été apportés et les employés avaient été invités à exagérer leur salaire .
 
Contributeurs

"On nous a dit qu’il ne faudrait pas traîner dans les rues avec de l’alcool à la main"

Nikolay Vechkin (pseudonyme) a 17 ans, il est étudiant en mécanique automobile à Souzdal. 
 
Courant octobre, on nous a réunis avec les étudiants de ma formation pour nous informer que le président allait venir. On nous a demandé de faire attention, de ne pas crier dans les rues ni de se signaler d’une quelconque façon. On nous a dit qu’on aurait le droit de sortir dans les rues, mais qu’il ne fallait pas y traîner avec des bouteilles en verre ou avec de l’alcool à la main.
 
L'administration de la ville savait quel itinéraire le président allait prendre, il devait forcément passer par la route principale, le long tout a été arrangé en conséquence sur environ 15 kilomètres. Les autorités ont également fait mine de réparer la route, en couvrant les trous. Tout ce qui était hors de ce chemin officiel a été laissé dans l’état de délabrement habituel.
 
 
"Les gens voudraient évidemment que le président voit la réalité pour les aider"
 
Souzdal est une ville très ancienne, avec un patrimoine riche. Il est par exemple interdit d’y construire des bâtiments de plus de deux étages. Si des maisons se trouvent dans cet état, c’est parce que les gens sont pauvres et n’ont pas l’argent pour tout réparer ou parce qu’elles ont été abandonnées. Certaines bâches ont été accrochées n’importe comment et se soulevaient dès qu’il y avait du vent. J’ai encore vu une bâche cette semaine, les autres ont été apparemment démontées.
 
Les gens autour de moi ont rigolé et fait des blagues sur cette histoire. C’est évidemment scandaleux de procéder ainsi. Pour moi, cela prouve à quel point les autorités sont stupides. S’ils veulent embellir la ville, autant faire les réparations au lieu de mettre de misérables bâches ! Poutine peut ainsi continuer à faire croire qu’il n’est pas au courant de l’état des villes et des routes en Russie, ce qui le contraindrait à prendre des mesures pour les améliorer. C’est malheureux, parce les gens voudraient évidemment que le président voit la réalité pour les aider, surtout ceux qui ont voté pour son parti Russie unie.

La Russie n’a pas le monopole de ce genre de camouflage : la ville nord-irlandaise de Belcoo avait elle aussi subi un lifting à coups de bâches au moment du sommet du G8 en juin dernier. Des scènes similaires ont été aperçus en Côte d’Ivoire ou encore au Maroc lors de la visite des chefs d’État.
 
Article écrit en collaboration avec Polina Myakinchenko (@pollyjourn) et Corentin Bainier (@cbainier), journalistes à FRANCE 24.



Fermer