Loin des caméras, le récit d’un week-end meurtrier en Centrafrique

Les membres de la Croix-Rouge à Bozoum ont récupéré plusieurs corps et se préparent à les enterrer dans une fosse commune. Photos prises par Aurelio Gazzera les 7 et 8 décembre.
 
Alors que l’attention de la communauté internationale se concentre sur Bangui, capitale centrafricaine où l’opération Sangaris a débuté vendredi, plusieurs villes de province se sont enfoncées dans le chaos, loin des caméras et des patrouilles de sécurisation du territoire. Notre Observateur dirige une mission catholique dans la ville de Bozoum, dans le nord du pays. Après 22 ans sur place, il affirme que la situation est grave.
 
À 380 kilomètres au nord de la capitale, Bozoum, ville de 20 000 habitants, est entrée comme le reste du pays dans une spirale de violences communautaires et interreligieuses il y a quelques mois. Durant ces dernières semaines, nos contacts sur place avaient toutefois observé un relatif retour au calme, si bien que les écoles de la ville avaient commencé à rouvrir.
 
Mais le calme a été de courte durée. Jeudi, quelques heures après que des groupes "anti-Balaka" ont attaqué plusieurs quartiers de Bangui, les répercussions se sont faites sentir à Bozoum. Notre Observateur, Aurelio Gazzera, prêtre de la paroisse de la ville, décrit une réaction "hystérique de la Seleka", dont les éléments se seraient affrontés aux anti-Balaka et auraient attaqué des civils.
 
Les anti-Balaka sont des milices armées, à majorité chrétienne, qui se sont constituées pour combattre les groupes de rebelles de l’ex-Seleka. La Seleka, aujourd’hui dissoute, est la coalition rebelle à majorité musulmane, qui a porté Michel Djotodia à la présidence en mars 2013 par un coup d’État, forçant François Bozize à quitter le pouvoir.

ATTENTION : CERTAINES IMAGES PEUVENT CHOQUER.
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"Nous n’avons aucun moyen de sécuriser davantage la ville pour le moment"

Pendant 48 heures, il y a eu des tirs et des affrontements entre anti-Balaka et ex-Seleka. À certains moments, on a entendu des tirs à l’arme lourde, probablement au mortier. 3 000 habitants de Bozoum ont fui les violences et trouvé refuge dans la mission où j’officie.
 
Sur la route, le convoi de la Croix-Rouge a croisé plusieurs femmes accompagnées de leurs enfants qui fuyaient le centre-ville.
 
Le préfet de Bozoum a également quitté la ville, rappelé par Bangui. Il n’y a plus d’autorités politiques ici, la population est livrée à elle-même. Au centre-ville, il ne reste que quelques civils, la plupart musulmans ou peuls, tous armés de machettes, de couteaux, de bâtons ou d’arcs. Les membres de la Croix-Rouge tentent d’appeler au calme. Samedi, je suis parti avec un de leurs convois constater les dégâts de la veille. Nous avons croisé des familles qui quittaient par dizaines la ville à pieds.
 
 
Des jeunes civils de Bozoum armés de machette.
 
 
Dans le centre de Bozoum, c’était une scène de désolation. Plusieurs corps sans vie, la plupart tués par balles, jonchaient le sol. Nous avons ramassé les corps de sept personnes, dont un seul était vraisemblablement un anti-Balaka, car il avait une arme près de lui. Tous les autres étaient des civils qui se cachaient dans leur maison ou avaient trouvé refuge quelque part. De nombreux autres personnes ont été gravement blessées comme une femme qui se cachait derrière la porte de sa maison et qui a pris une balle dans le ventre. Ces gens sont des innocents qui n’ont rien à voir ni avec la Seleka et les anti-Balaka.
 
Nous avons enfoui ces corps dans une fosse commune. En deux jours, on dénombre au moins 35 morts… mais il est très probable qu’il y en ait plus, car les familles ont sûrement enterré eux-mêmes les corps.
 
 
" Des gens avec des machettes ont pénétré dans la mission où se trouvent 3 000 réfugiés"
 
Nous n’avons aucun moyen de sécuriser davantage la ville pour le moment. La garnison de la Force multinationale de l'Afrique centrale (FOMAC) la plus proche se situe à Paoua, à 120 kilomètres au nord de Bozoum. Ce matin, un de leurs convois est passé par Bozoum. On s’est mis en travers de leur route pour leur demander de l’aide, mais ils n’ont laissé aucun renfort pour le moment. Un des soldats m’a demandé de "rester calme". Je lui ai dit que si après 22 ans en Centrafrique, je dis que la situation est grave, il faut peut-être me prendre au sérieux [mise à jour mardi 10 décembre : des troupes de la FOMAC ont finalement rejoint Bozoum dans la soirée].
 
Il y a un sentiment d’hostilité générale dans la ville. Hier, des gens ont pénétré à deux reprises dans l'enceinte de la mission avec des machettes, avant d’être repoussés par notre service de sécurité. J’ai personnellement été menacé lorsque j’étais avec la Croix-Rouge. Des personnes m’interpellaient et me disaient "Aurélio le faux", car ils m’accusaient d'avoir montré ce qu’a pu faire la Séléka ici. Si les ex-Seleka ou d’autres personnes plus armées arrivent ici, je n’ose pas imaginer ce qui pourrait se passer.
 
Bozoum
BozoumAurelio Gazzera
Sur place, la Croix rouge a ramassé 7 corps dans la seule journée de samedi.
Bozoum
BozoumAurelio Gazzera
La plupart des corps ont été abandonnés depuis jeudi et étaient en état de décomposition avancée.
Bozoum
BozoumAurelio Gazzera
Les personnes tuées présentaient des impacts de balle au niveau de différentes parties du corps.
Bozoum
BozoumAurelio Gazzera
Selon Aurelio Gazzera, au moins 35 personnes auraient été tuées durant le week end.
     
    "Les gens ne savent même pas pourquoi ils sont armés et pourquoi ils se battent"
     
    J’ai le sentiment que les gens ne savent même pas pourquoi ils sont armés et pourquoi ils se battent. L’aspect confessionnel du conflit a laissé place à une atmosphère générale de haine, où tout le monde se méfie de tout le monde.
     
    Beaucoup de musulmans sont venus me voir pour me dire qu’ils n’étaient pas du tout d’accord avec ce qu’il se passe. Nous sommes en contact avec des Peuls qui organisent le transfert de nourriture entre la mission et les mosquées où de nombreux musulmans ont trouvé refuge. Des lycéens musulmans se sont même proposés de venir jouer un match de football avec les chrétiens à la mission pour apaiser les tensions.
     
    Le récit du père Aurélio est un exemple des tensions vives dans le reste du pays. Nos Observateurs centrafricains contactés dans le nord et dans l’est du pays décrivent tous des scènes similaires ces derniers jours. La situation humanitaire dans le pays est extrêmement précaire selon l’Unicef qui avance le chiffre de 480 000 déplacés. Un pont aérien entre Douala et Bangui a été mis en place par la communauté européenne pour acheminer des biens et du personnel.
     
    Cet article a été écrit en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.
     


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