Shamil Tsuneoka, le "journaliste" japonais ami des djihadistes

 
Depuis quelques jours des photos de Shamil Tsuneoka, un journaliste japonais "freelance" qui couvre la Syrie, circulent sur les réseaux sociaux. On l’y voit prendre la pose avec des chefs de groupes djihadistes, ou une arme à la main devant le drapeau noir adopté par Al-Qaïda. Sa proximité avec ces djihadistes qui lui permet d’aller là où aucun civil ne va, ne laisse d'interroger sur son statut de journaliste. De l’Algérie à la Syrie en passant par l'Afghanistan, Shamil Tsuneoka s’explique sur son étonnant parcours.
 
Shamil Tsuneoka n’est pas l’unique Japonais qui a foulé le sol de la Syrie en guerre. Dès les premiers mois du conflit, sont sorties des images d’un camionneur japonais qui faisait du tourisme de guerre, d’un journaliste nippon converti à l’islam par une unité de l’Armée syrienne libre (ASL), ou de cet autre journaliste qui perdra la vie à Alep dans des circonstances troubles.
 
Le cas de Shamil Tsuneoka est toutefois différent, car il affiche une étonnante proximité avec les djihadistes du groupe Jounoud al-Cham (les Soldats du Levant) et de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), proche d’Al-Qaïda. Ces combattants d’ordinaire très méfiants à l’égard des journalistes semblent lui ouvrir leurs portes sans restriction. Des photos, qu’il a lui-même postées sur le Net, viennent alimenter les rumeurs concernant son "appartenance à Al-Qaïda". Shamil Tsuneoka affirme qu’il n’a en aucun cas rejoint le groupe terroriste, mais que cette accointance l’aide à mieux couvrir, depuis plus de 20 ans, les conflits au travers du monde.

"Tous les liens que j’ai tissés à travers les années et surtout en Tchétchénie m’ont été très utiles en Syrie"

Mon histoire avec les mouvements djihadistes a commencé il y a plus de 20 ans en Algérie. En 1992, j’avais 21 ans et j’étais encore étudiant à l’université. J’ai décidé de traverser l’Afrique du Nord avec un ami en mode 'sac à dos'. L’Algérie était alors en proie à une guerre civile entre le gouvernement algérien et le Front islamique du salut (FIS). D’une manière tout à fait fortuite, je me suis lié d’amitié avec des membres du FIS et j’ai été intrigué par leur démarche, ce qui m’a poussé à m’intéresser à l’islam. Au final j’ai passé deux semaines entières à Alger en compagnie de ces gens.
 
En 1993, j’ai commencé à m’intéresser à l’Afghanistan, car je voulais voir de mes propres yeux la construction d’un État islamique entamé à cette époque par les Taliban. Je m’y suis rendu et je me suis fait beaucoup d’amis lors de ce voyage qui a duré un peu plus de deux semaines.
 
En 1998, j’ai décidé de retourner couvrir l’Afghanistan, alors en bonne partie sous contrôle taliban, pour la télévision locale de Nagasaki. J’ai retrouvé l'un de mes amis afghans à Jalalabad et j’ai découvert qu’il était devenu vice-gouverneur taliban de Mazar el-Charif. Mais je me suis aussi rendu dans le nord du pays et j’ai pu interviewer le Commandant Massoud. En tout, je suis resté trois mois entre le Tadjikistan, l’Inde, le Pakistan et l’Afghanistan.
 
En novembre 1999, j’ai décidé de me rendre en Tchétchénie. Je suis passé par la Géorgie avec des groupes armés tchétchènes. À Grozny, je n’étais pas le seul journaliste, beaucoup d’autres journalistes russes et occidentaux étaient présents et acceptés par la rébellion. À cette époque, je travaillais en indépendant et fournissais la télévision japonaise en images du conflit.
 
"Je me suis retrouvé seul avec des djihadistes pendant trois mois"
 
Mais une fois sorti de Tchétchénie, il était impossible d’y retourner via la Géorgie. J’ai dû attendre dans des camps de réfugiés tchétchènes tenus par des djihadistes. Entre juin et octobre 1999, je me suis donc retrouvé seul avec des djihadistes qui préparaient une offensive en Abkhazie avec le concours des autorités géorgiennes [à l’extrémité ouest de la Géorgie, la Tchétchénie étant à la frontière est]. Les Géorgiens nous ont abandonnés et nous somment restés plus de trois mois dans une forêt, coupés du monde et sous le feu de l’armée russe. J’étais avec des djihadistes tchétchènes mais aussi d’Asie centrale et de pays arabes. On survivait en mangeant des feuilles et en chassant. Je me suis fait de vrais amis parmi les combattants et j’en ai perdu trois dans la forêt abkhaze. C’est à ce moment-là que je me suis converti à l’islam.
 
Après cela, j’ai eu l’occasion de couvrir l’Irak, les Territoires palestiniens et je suis retourné en Afghanistan en 2009.
 
Les liens que j’ai tissés à travers les années, surtout en Tchétchénie, m’ont été très utiles en Syrie. Les combattants que j’ai connus sont aujourd’hui trop vieux pour se battre, mais on est restés amis. L’un d’entre eux, aujourd’hui réfugié en Géorgie, m’a contacté pour me dire que son fils se battait en Syrie et qu’il serait d’accord pour me parler si cela m’intéressait. J’ai tout de suite accepté.
 
En avril dernier, j’ai passé la frontière turco-syrienne et j’ai rencontré pendant ce voyage Abou al-Walid Mouslim le Tchétchène, commandant du groupe de djihadistes Jounoud al-Cham, et ce grâce au fils de mon ami qui est son second. Je suis resté avec ce groupe 18 jours, mais je n’ai pas eu l’occasion de filmer plus de 20 minutes. Car si beaucoup des combattants sont tchétchènes ou d'origine tchétchène, beaucoup sont des citoyens européens ou des réfugiés politiques en Europe, donc ils préfèrent garder leur identité secrète.
 
Je suis retourné en Syrie en octobre et par l’intermédiaire du groupe Jounoud al-Cham. J’ai ensuite pu établir le contact avec le cheikh Omar le Syrien de l’État islamique d’Irak et du Levant, qui m’a accepté et qui m’a traité comme un ami. La communication était un peu difficile, car je ne parle pas arabe et il ne parle pas anglais, mais on a fait tous les deux des efforts pour se comprendre.
 
Shamil Tsuneoka avec le cheikh Omar le Syrien, de l'État islamique d'Irak et du Levant. 
 
"Les djihadistes acceptent de parler aux journalistes lorsqu’ils
estiment qu’ils ont fait preuve d’impartialité"
 
Dans tous mes déplacements j’étais accompagné par au moins un combattant, pour ma propre sécurité. Ce deuxième voyage a mis mes interlocuteurs en confiance et m’a permis d’aller un peu plus loin dans mon travail de journaliste. Les djihadistes acceptent de parler aux journalistes lorsqu’ils estiment qu’ils ont fait preuve d’impartialité.
 
En ce qui concerne mes photos arme à la main sous la bannière noire d’Al-Qaïda, je peux vous assurer que je ne sais pas manier les armes et que pour moi ces photos n’ont rien de politique. Ce sont des photos-souvenir amusantes, rien de plus. Il n’y a pas de loi au Japon qui interdise ce genre de photo. Il n’y a pas de loi non plus qui interdise à un Japonais de rejoindre un groupe armé à l’étranger ; il y a des Japonais qui se battent aux Philippines, en Birmanie, en Tchétchénie, il y en a eu en Afghanistan aussi et aucun d’eux n’a été inquiété par les autorités.
 
Propagande de l'Etat Islamique d'Irak et du Levant, insinuant que Shamil Tsuneoka (en bas à gauche) fait partie de ses combattants. Le japonais a lui-même retweeté cette image, mais seulement, dit-il, parce qu'elle l'amusait. 
 
Pour moi, devenir ami avec des djihadistes ne pose pas de problème moral. Si c’était des militants d’Al-Qaïda, là ça serait différent, mais ces combattants ne partagent par la même idéologie ; ils ne font pas d’attentats visant des civils.
 
Moi-même, je ne suis pas djihadiste, ni même salafiste. Je suis simplement musulman et journaliste. Mon métier n’est pas de toute facilité en ce moment – j’ai du mal à vendre mes reportages, car l’intérêt pour la Syrie est aujourd’hui très faible au Japon. Les dernières images que j'ai vendues remontent au 1er septembre [à la chaîne de télévision japonaise TV Asahi].
 

"Ce Japonais se balade partout comme il veut"

Mohamed (pseudonyme), chef d’unité djihadiste de la région de Lattaquié contacté par FRANCE 24, confirme que Shamil Tsuneoka a été adopté par les combattants de l’État islamique en Irak et au Levant.
 
Son cas est unique dans son genre. Ce Japonais se balade comme il veut partout où l’État islamique en Irak et au Levant est présent. Certes, il est toujours accompagné, mais il est complètement libre de ses mouvements et les frères lui font entièrement confiance.
 
Je pense que cela est dû au fait qu’il se soit déclaré d’emblée comme musulman. Mais aussi grâce à sa couverture objective de l’action de l’EIIL. Cet homme a prouvé qu’il n’avait pas de parti pris dans son travail.
 
Le fait qu’il soit japonais, donc venu de loin et d’un pays qui n’est pas impliqué dans les guerres de la région, contribue à le faire accepter.
Ce billet a été écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à France 24. 


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