Barbie blues : calvaire au quotidien pour les ouvriers chinois de Mattel

Photo de l'ONG Peuples Solidaires.
 
Mattel, géant du jouet et fabricant de la plus célèbre poupée du monde, est sous le feu des critiques depuis la diffusion d’un rapport de China Labor Watch sur les conditions de travail chez ses sous-traitants chinois. M. Cheng, un ouvrier de Shenzhen, avait accepté de s’y infiltrer quelques semaines pour informer l’organisation.

L'ONG basée à New York a publié au mois d’octobre un rapport d’une centaine de pages listant différentes violations du droit du travail dans les usines de six des 100 sous-traitants travaillant pour Mattel dans le pays. China Labor Watch signale, entre autres, des problèmes de sous paiement, d’hygiène, de sécurité, de temps de travail ou encore de pollution.
 
Ces constats sont le résultat de six mois d’enquête, menée par des ouvriers infiltrés dans les usines qui ont recueilli des informations auprès de 300 employés.
 
China Labor Watch estime aujourd’hui que ces six sous-traitants "volent" chaque année entre 6 et 8 millions d’euros de salaires à l’ensemble de leurs employés par différents procédés allant du non paiement des heures supplémentaires ou des primes à la sous évaluation du temps de travail.
 
Pour appuyer cette campagne, l'ONG française Peuples Solidaires a lancé une pétition pour "arrêter barbie, poupée multirécidiviste", adressée au PDG de Matel, Bryan Stockton.
 
Chaine de travail dans l'usine sino-américaine de Foshan City Nanhai.
Contributeurs

"Les managers subissaient une pression énorme pour nous faire produire un maximum"

M. Cheng (pseudonyme) a travaillé comme ouvrier infiltré pour le China Labor Watch.
 
Au printemps dernier, je me présenté à l’usine de jouets Boade [à Shenzhen, dans le Guangdong], un sous-traitant de Mattel qui fabrique des produits destinés aux marchés européen et américain.J’ai été embauché mi-mai et je suis parti fin juin. Mon travail consistait à transporter les marchandises dans l’enceinte de l’usine.
 
On m’a expliqué pendant 10 minutes comment réagir en cas d’incendie, et c’est tout. Je n’ai eu aucune autre formation sur les règles de sécurité [la loi impose une formation de 24 heures].
 
Je travaillais 11 heures par jour de 8 heures à 21 heures avec une heure de pause déjeuner et une heure de pause dîner. D’autres travaillaient 12 ou 13 heures. [Le temps de travail quotidien en Chine est limité à 9 heures. Dans cette usine, certains ouvriers travailleraient jusqu’à 100 heures supplémentaires par mois – la limite était de 36 heures supplémentaires par mois]. Mon salaire mensuel était de 1600 yuans [190 euros], ce qui est insuffisant pour vivre décemment. [En Chine, le salaire mensuel moyen dans le privé est de 300 euros. Selon le rapport, les ouvriers de ces sous-traitants sont régulièrement payés avec un mois de retard.]
 
Je vivais dans un dortoir bondé et sale. Nous n’avions ni eau chaude, ni cuisine. Étant quatre par chambre, il était très difficile de dormir car certains travaillent de jour et d’autres de nuit. 


"Si vous aviez le malheur de tomber malade, vous pouviez faire une croix sur votre paie du jour"

Les normes d’hygiène n’étaient pas davantage respectées dans l’usine. Les eaux usées étaient stockées puis, à chaque pluie, on les déversait dehors. Les substances toxiques étaient jetées dans n’importe quelles poubelles. Et au travail, notre seule protection consistait à porter un masque. La température était très élevée dans l’usine. C’était physiquement éprouvant. [Selon le rapport, les primes dues en cas de températures élevées, soit au dessus de 33 degrés, n’étaient pas payées]. Et si vous aviez le malheur de tomber malade, vous pouviez faire une croix sur votre paie du jour.
 
Des lits superposés dans un dortoir.
 
Les eaux usées seraient jetées directement dans un cours d'eau par des employés de l'usine Baode.
 
On était régulièrement agressé verbalement par la hiérarchie. Les plus lents se faisaient insulter. Les managers subissaient une pression énorme pour produire un maximum et tout ça nous retombait dessus.
 
Nous n’avions pas de syndicats pour nous défendre. De toutes façons, personne n’osait se plaindre de peur de perdre son travail.
 
Salle de repos à l'usine Guangda de Dongguan.
Si les syndicats ont généralement très peu de pouvoir en Chine, les grèves sont de plus en plus fréquentes. En août, des travailleurs de l’usine Boade ont organisé un mouvement de protestation afin d’obtenir des compensations de la part de l’entreprise qui n’avait pas payé leur assurance sociale. Ils ont uniquement été dédommagés pour les heures travaillées par plus de 33°C.
 
Workers on strike at Baode factory in August. 
 
Ce n’est pas la première fois que les sous-traitants de Mattel font l’objet de rappels à l’ordre. Plusieurs rapports ont été publiés par le China Labor Watch depuis 2000. L’année dernière une enquête épinglait quatre usines pour violations du droit du travail. La direction de Mattel avait alors rétorqué que "à quelques exceptions près, les accusations étaient infondées."

Cette fois-ci, la compagnie a annoncé qu’elle enquêterait sur les conditions de travail dans les six usines mentionnées dans le rapport. 
 

Selon le China Labor Watch, les sorties d'urgence n'étaient pas accessibles dans l'usine Boade.
 
Pause des employés dans l'usine Metron à Dongguan.
 
Toutes les photos ont été prises par des personnes travaillant avec le China Labor Watch.


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