Accusation d’attaque chimique près de Damas : deux Syriens confrontent leurs points de vue

Capture d'écran des dépouilles d'habitants de Kfar-Batna "victimes d'armes chimiques" selon les activistes du Comité de coordination local.
 
À l’aube le 21 août, plusieurs villages tenus par les rebelles dans la banlieue est de Damas ont été violemment bombardés par l’armée syrienne. Sur place, les activistes accusent le régime syrien d’avoir utilisé des armes chimiques lors de ces frappes. Deux opposants de la zone confrontent leurs opinions.
 
Le bilan du nombre de victimes n’est pas établi. Selon les sources, il varie entre plusieurs centaines et 1300 morts. Ce dernier chiffre, avancé par l’opposition, n’est pas vérifiable de source indépendante.
 
Pour l’opposition syrienne, le grand nombre de victimes s’expliquerait par l’utilisation d’armes chimiques par les forces militaires syriennes. Lors d’une conférence de presse à Istanbul, la Coalition nationale de l'opposition a par ailleurs accusé la communauté internationale "de complicité par son silence" et demande une réunion d'urgence du Conseil de sécurité.
 
De nombreuses vidéos sont diffusées par les organes de communication de la rébellion. On y voit des habitants suffocants se couvrir le visage. Certains apparaissent avec de l’écume au niveau des lèvres, tandis que de nombreux corps sans vie ne présentent pas de blessures.
 
L'armée syrienne a réagi dans la journée en démentant catégoriquement avoir utilisé des armes chimiques mercredi dans cette région, parlant d'allégations "non fondées".
 
La série de bombardements, qui auraient comporté des composantes chimiques selon l'opposition, a eu lieu 48 heures après l’arrivée à Damas de dix inspecteurs en armement de l'ONU. Après plusieurs mois de tractations entre Damas et les instances des Nations unies, ces dernières ont été autorisées à venir enquêter sur l’utilisation d’armes chimiques par les belligérants du conflit qui gangrène la Syrie depuis plus de deux ans.
 
Londres, Paris et Washington ont déjà accusé le régime syrien d'avoir eu recours à ce type d’armes contre l'opposition. Contrairement à Moscou, alliée de Damas, qui affirme pour sa part la preuve que les rebelles ont utilisés du gaz sarin en mars à Khan al-Asal près d’Alep.
 
L'arsenal chimique syrien est considéré comme l'un des plus importants au Moyen-Orient, mais les données publiques sont quasi-inexistantes. La Syrie est l'un des rares pays à ne pas avoir signé la Convention sur l'interdiction des armes chimiques et n'est donc pas membre de l'organisation chargée de contrôler son application (OIAC).

"On estime le nombre de roquettes chargées avec des composantes chimiques à 15"

Bara Abdel-Rahman, habitant de Douma, zone touchée par les bombardements, est porte-parole de la Brigade islam, une des plus importantes formations militaires rebelles basées dans la banlieue de Damas.
 
Les frappes ont visé plusieurs localités dans un périmètre de 10 km2 dans la région de Ghouta, à l’est de Damas. D’après nos informations, toutes les salves de roquettes sont parties des montagnes de Quassioun [où se situent plusieurs casernes de la Garde républicaine et le palais présidentiel, NDLR] et d’Abou Ata.
Les localités qui auraient été touchées par des armes chimiques selon des activistes syriens.
 
La localité qui a été la plus affectée est Kfar-Batna [la plupart des vidéos proviennent de cette zone, NDLR], au centre de la zone de Ghouta qui s’étend de Douma jusqu’à Saquba, Irbin et Joubar.
 
La première salve de roquettes est tombée vers 3h30 du matin [2h30 à Paris]. Parmi ces roquettes, on estime le nombre de roquettes chargées en gaz chimiques à 6 ou 7. Puis la même zone a été frappée par plusieurs salves de roquettes conventionnelles et d’obus de tous calibres.
 
Vers 7 heures du matin [6 heures à Paris], une autre salve de 7 roquettes répandant du gaz a frappé la même zone, mais plus du côté de Douma. En tout, on estime que 15 roquettes chargées avec des composantes chimiques nous ont frappés.
 
Dans les dernières heures, le nombre de morts est monté de 700 à plus de 1000. Ces informations nous proviennent directement des hôpitaux de campagne qui sont au nombre de six dans cette zone. Je peux aussi vous dire qu’ils sont en manque de traitements, comme l’atropine, et de produits à même de traiter les lésions causées par les gaz toxiques.
 
Je pense que le régime ne se soucie pas de la présence des inspecteurs onusiens, qui sont à moins de 5 kilomètres des lieux atteints. Au contraire, en menant ces bombardements il adresse un message sans équivoque à la communauté internationale.

"Pourquoi le régime mettrait-il en péril ses propres soldats en utilisant ce genre d’armes ?"

Omar (pseudonyme), opposant et habitant de Jaramana, Damas.
 
Ces accusations soulèvent plusieurs questions. Depuis 24 heures, l’armée syrienne mène des opérations de grande envergure et avance dans certaines régions de Ghouta [est et ouest] avec des bombardements intensifs des zones tenues par les rebelles. Les soldats sont donc engagés dans certaines des zones que les rebelles disent frappées par des armes chimiques. Alors pourquoi le régime mettrait-il en péril ses propres soldats en utilisant ce genre d’armes ?
 
Je suis prudent parce qu’il y a des précédents. Au début de l’été, on avait aussi parlé d’une attaque à l’arme chimique près de Damas, des témoignages évoquaient des odeurs de gaz. Il s’est avéré finalement que c’est une usine de produits de peinture quia avait été bombardée et l’odeur des produits chimiques utilisés pour la confection de ces peintures a été confondue avec celle des gaz.
 
Par ailleurs, je note que les images qui circulent sur le Net sont dans leur grande majorité filmées à l’intérieur des maisons et proviennent principalement de la localité de Kfar-Batna.
Dépouilles présentées par le Comité de coordination local comme celles de victimes d'armes chimiques à Kfar-Batna.

D’habitude les rebelles essayent de filmer tous les détails comme les bombardements au moment où ils se produisent, l’évacuation des blessés et des morts, etc. Surtout que plusieurs villes et villages ont été touchés. Ça n’a étrangement pas été le cas aujourd’hui.
Dépouilles présentées par le Comité de coordination local comme celles de victimes d'armes chimiques à Kfar-Batna.
 
Enfin, la coïncidence avec la présence des observateurs onusiens, qui sont justement venus enquêter sur l’usage des armes chimiques, est troublante. Les bombardements ont bien eu lieu, il y a des morts, mais on ne peut pas écarter le fait que des groupes rebelles aient voulu susciter une réaction internationale en instrumentalisant ce qui s’est passé. Et quoi de mieux que d’évoquer des armes chimiques.
 
Les rebelles tentent peut-être ainsi de dévier les inspecteurs du parcours prédéfini [les inspecteurs ont l’autorisation de visiter trois sites : Ataybah près de Damas, Homs et Khan al-Assal, près d’Alep]. Peut-être imaginent-ils que ça forcera l’armée à interrompre son avancée à Ghouta. Si c’était le cas, je ne pense pas que cette démarche sera fructueuse car connaissant le régime, il ne permettra pas à l’équipe onusienne de déroger à son plan de visite initial.
Billet écrit avec la collaboration de Wassim Nasr (@SimNasr), journaliste à FRANCE 24.


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