Soupçons de fraudes électorales : décryptage de nos Observateurs zimbabwéens

 
Tandis que le camp de Robert Mugabe revendique haut et fort sa victoire à l'élection présidentielle zimbabwéenne, les allégations de fraudes électorales en faveur du président sortant, depuis 33 ans à la tête de l’État, vont bon train. Nos Observateurs sont allés voter ou ont surveillé de près le scrutin. Ils décryptent ce qu’ils ont vu.
 
FRANCE 24 a contacté des membres d’organisations civiles zimbabwéennes ainsi que des observateurs locaux, autorisés à superviser cette élection. Le Zimbabwe avait en effet rejeté la venue d’observateurs électoraux non-africains. Ils nous ont décrit plusieurs irrégularités dont l’objectif était, selon eux, de minimiser les chances de victoire du Premier ministre Morgan Tsvangirai et de son parti, le Mouvement démocratique pour le changement (MDC), principal challenger de Robert Mugabe.
 
Morgan Tsvangirai avait remporté le premier tour de l’élection présidentielle en 2008. Après de violents affrontements entre ses partisans et ceux de Robert Mugabe, qui ont fait 200 morts dans le camp du MDC, le challenger avait décidé de se retirer de la course au second tour, laissant la voix libre à Robert Mugabe pour un nouveau mandat. En 2009, sous la pression de la communauté internationale, les deux hommes ont finalement accepté de former un gouvernement d’union nationale, une coalition précaire durant laquelle Tsvangirai a été le Premier ministre de Mugabe.
 
Trois Observateurs zimbabwéens ont affirmé à FRANCE 24 que des centaines de personnes illettrées venues des zones rurales avaient été aidées dans les bureaux de vote par des policiers venus spécialement pour leur expliquer ce qu’ils devaient faire, en violation de la loi électorale.
 
Vidéo montrant des bus remplis de jeunes près du bureau de vote de Mount Pleasant à Harare.
 
Par ailleurs, sur cette une vidéo publiée par Zimages, qui se décrit comme un média indépendant traitant de l’actualité au Zimbabwe, un bus rempli est filmé alors qu’il arrive au bureau de vote de Mount Pleasant, quartier situé dans le nord de la capitale Harare. Le secrétaire général du MDC et député de Mount Pleasant, Tendai Biti, se rend alors sur place.
 
Capture d'écran de la vidéo, un jeune s'enfuit du bus en se cachant le visage.
 
Dans la vidéo, qui semble avoir été filmée par un proche du MDC, on l’entend s’exclamer "ça ne va pas, c’est un cas de tricherie flagrante !"
 
Capture d'écran de la vidéo, Tendai Biti demande au chauffeur de bus d'où viennent ces jeunes.
 
Lorsque Biti demande au conducteur du bus d’où les passagers viennent, ce dernier répond "ce n’est pas un secret, mais je n’ai pas le droit de vous le dire". Les jeunes sortent ensuite du bus en courant et en tentant de se cacher le visage pour ne pas apparaître devant l'objectif. La caméra s’arrête à un moment sur la fenêtre du bus où on peut voir l'inscription "Honde Valley". Honde Valley est une région du Zimbabwe située à 300 km de Harare, à la frontière avec le Mozambique.
 
 
Capture d'écran montrant l'inscription "Honde Valley", une région à 300 kilomètres de Harare.
 
Contacté par FRANCE 24, Tendai Biti a expliqué que "les jeunes ne savaient ni parler shona [une des langues locales du Zimbabwe] ni anglais et n’étaient donc clairement pas d’Harare. Nous allons saisir la justice pour que ces résultats soient annulés. Le problème, c’est que la commission électorale est gérée par le Zanu-PF, le parti de Mugabe".
 
Pour le porte-parole de Zanu-PF, Rugare Gumbo, joint par FRANCE 24, les élections sont "crédibles, transparentes, et se déroulent en totale liberté", une analyse partagée par le chef des obervateurs de l’Union africaine. Rugare Gumbo suspecte Tendai Biti d’avoir lui-même recruté ces jeunes pour discréditer l’issue du scrutin et crier à la fraude.
Contributeurs

"Si ces gens avaient insisté pour voter seul, ils auraient été harcelés par les militants pro-Mugabe"

Philip Pasirayi est directeur du Centre for Community Development in Zimbabwe. Son organisation a envoyé 60 observateurs, accrédités par la commission électorale, aux bureaux de vote de Murewa et Chegutu, des villes au nord de Harare.
 
La majorité des électeurs venus voter à Murewa arrivaient en disant qu’ils ne savaient pas comment voter, donc des fonctionnaires mais aussi des policiers les ont aidés. Mais selon la loi, la police n’a rien à faire dans les bureaux de vote.

Les autorités avaient changé la loi en 2008 ce qui lui avait permis d’autoriser les policiers dans les bureaux de vote. Cela avait provoqué une polémique, si bien qu’en 2012 l’Electoral Amendment Act a de nouveau interdit leur présence dans les bureaux. Mais pourtant, mercredi, ils étaient partout ! [Le texte de 2012 stipule que "les officiers de police n’ont pas le droit d’interférer dans le processus électoral dans les bureaux de vote"]
 
Photo prise par CCZD Observer en dehors d'un bureau de vote.
 
Ils ont très certainement subis des pressions de la part de membres du Zanu-PF qui voulaient s’assurer de savoir quel bulletin chacun mettait dans l’urne. Si ces gens avaient voulu voter seuls, ils auraient été harcelés par les militants pro-Mugabe. Tout cela est un prétexte. Ils savent comment voter, la plupart d’entre eux étaient des personnes d’un certain âge qui votent depuis 1980 ! [Mugabe reste toutefois populaire chez les personnes âgées au Zimbabwe ]
 
Près des bureaux de votes, il y avait des permanences du Zanu-PF. Les électeurs allaient leur montrer leur doigt imbibé d’encre pour certifier qu’ils avaient voté et qu’ils étaient fidèles à Mugabe.
  
Un policier, au second plan à droite, dans un bureau de vote. Photo prise par CCZD Observer.

"Faute de liste, les observateurs n’ont pu vérifier les irrégularités"

Kevin est consultant pour plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme au Zimbabwe.
 
Une mise à jour du fichier électoral est essentielle pour qu’on sache qui vote où. Une liste de 2008 est disponible sur Internet, mais elle n’a pas été mise à jour depuis. Il y a même des noms de gens décédés, tandis que certains ont leur nom écrit à deux ou trois reprises.
 
La commission électorale n’a accepté de diffuser la liste actualisée que deux heures avant la fermeture des bureaux du vote mercredi. C’était donc impossible pour les observateurs de vérifier les listes et de savoir s’il y a eu des irrégularités.
 


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