Accusés d’être pro-Morsi, les Syriens d’Égypte trinquent

Un café syrien de la ville du 6 octobre après avoir été attaqué par des voyous égyptiens.
 
La crise qui divise l’Égypte depuis la destitution du président Mohamed Morsi ne fait pas que des victimes égyptiennes. Les Syriens, installés en Égypte pour fuir la guerre qui fait rage dans leur pays, sont désormais la cible d’une campagne de persécutions au motif qu’ils soutiendraient le mouvement des Frères musulmans.
 
Les actes de violences visant les Syriens réfugiés en Égypte se sont multipliés ces deux derniers mois et particulièrement depuis que des membres de la communauté syrienne ont été arrêtés sur la place Rabaa al-Adawya, au Caire, alors qu’ils participaient à des manifestations de soutien au président déchu.
 
Des commerces achetés récemment par des Syriens ont depuis été vandalisés dans différents gouvernorats d’Égypte, notamment à Guizeh, où la communauté syrienne est très présente. Selon plusieurs témoignages, la police égyptienne aurait laissé faire.
 
Les autorités égyptiennes se montrent également particulièrement stricte à l’encontre des déplacés syriens présents sur le territoire. Human Rights Watch signale que 81 d’entre eux ont été arrêtés les 19 et 20 juillet par la police, sans avoir été inculpés. Parmi eux, 14 ont été menacés d’expulsion imminente vers les pays voisins.
 
Une hostilité alimentée par certains médias égyptiens qui considère cette communauté comme un élément de déstabilisation pour le pays, certains journalistes n’hésitant plus à s’adonner à un véritable lynchage médiatique.
 
Les réfugiés syriens ont été accueillis à bras ouverts en Égypte pendant la présidence de Mohamed Morsi, destitué par l’armée le 3 juillet. Le président issu du mouvement des Frères musulmans avait affiché un soutien sans équivoque à l’opposition syrienne qui se bat contre le pouvoir de Bachar al-Assad et interrompu les relations diplomatiques avec Damas. Un gel des relations que le nouveau ministre égyptien des Affaires étrangères a dit vouloir remettre en question.
 
Des affiches collées dans la rue, à 6 Octobre : "Mon frère égyptien, ma sœur égyptienne, protégez votre pain quotidien contre l'occupation syrienne".
 
Contributeurs

"Il y a vraiment eu un avant et un après-Morsi"

Abou Maher (pseudonyme) est membre d’un comité citoyen qui recueille les signalements d’arrestations de Syriens en Égypte avanr de les transférer aux avocats du Haut Commisariat aux réfugiés (HCR). Il vit dans la ville du 6 Octobre.
 
Depuis que des Syriens ont été arrêtés sur la place Rabaa al-Adawya, notre ligne n’arrête pas de sonner. Nous recevons tous les jours des signalements d’arrestations. La police égyptienne a installé des barrages dans les quartiers où vivent les Syriens. Si elle tombe sur quelqu’un qui n’a pas de carte de résident, il est directement arrêté. Or, tous les Syriens ici ne savent pas qu’ils doivent avoir des cartes de résident, car cette mesure est nouvelle. Même du temps de Moubarak, les Syriens n’ont jamais eu besoin ni de visa ni de carte de résident pour entrer et vivre en Égypte. C’est pour cela que nous étions nombreux à choisir de venir nous installer ici [le nombre de réfugiés syriens en Égypte s’élève à 90 000, selon le HCR].
 
Des Syriens à la préfecture de la place Tahrir pour récupérer des cartes de résident.
 
Devant ce tournant agressif, le HCR a décidé de remettre des cartes jaunes aux réfugiés syriens, après leur avoir posé de nombreuses questions quant à leur situation en Syrie et leurs conditions de vie ici. Cette carte protège les Syriens car son détenteur ne peut plus être arrêté ou renvoyé puisqu’il est de fait sous la protection de l’organisation onusienne. Mais il faudra du temps avant que tous les Syriens ne l’obtiennent : j’y suis moi-même allé et la queue était tellement longue à chaque fois que j’ai préféré remettre à plus tard !
 
Pour nous autres Syriens, il y a vraiment eu un avant et un après-Morsi. Cela est dû à l’amalgame que certains anti-Morsi font entre nous et les partisans des Frères musulmans. C’est vrai que quelques Syriens ont participé à des manifestations demandant le retour de Morsi, mais est-ce une raison pour condamner des dizaines de milliers de personnes ? Nous-mêmes sommes divisés entre partisans du régime et soutiens de la révolution !
 
Le service consulaire de l'ambassade de Syrie au Caire annonce la reprise de ses activités à partir du 7 juillet 2013, soit quelques jours après la chute de Morsi.
 
Les Syriens qui habitent dans la ville du 6 octobre sont pour la plupart des citoyens de classe moyenne qui sont venus s’installer définitivement ici. Ils ont investi, acheté des fonds de commerce. Ces gens-là n’ont pas quitté un pays en guerre pour venir semer la zizanie ailleurs. Ce qu’ils cherchent, c’est juste de la stabilité.
 
Un café syrien de la ville du 6 Octobre après avoir été attaqué par des voyous égyptiens.

"Les gens nous disent ‘qu’est-ce que vous venez faire ici ? Vous n’avez qu’à rentrer vous battre chez vous !’"

Haytham (pseudonyme) est un Syrien vivant dans la ville du 6 Octobre qui s’apprête à quitter l’Égypte.
 
Je suis originaire de la campagne est de Damas. Devant l’aggravation de la situation en Syrie, j’ai décidé de rassembler mes économies et de partir pour l’Égypte avec ma femme et mes trois enfants. C’était il y a six mois.
 
J’ai acheté une boulangerie ici, dans la ville du 6 Octobre, pour reprendre mon métier. Les premiers mois, tout se passait bien. Mais depuis l’aggravation de la crise en Égypte, l’ambiance est devenue de plus en plus hostile. Il m’est arrivé de me faire insulter en passant dans la rue avec ma femme et mon fils aîné a été pris à partie dans la rue. Les gens nous disent 'qu’est-ce que vous venez faire ici ? Vous n’avez qu’à rentrer vous battre chez vous !' Avec les agressions qui se multiplient, nous préférons tout vendre et partir avant que quelque chose de plus grave ne nous arrive.
 
J’ai déposé plusieurs demandes de visa aux ambassades étrangères, notamment la Suède et le Canada et j’étudie les possibilités de partir en Turquie. J’espère que nous trouverons ailleurs la vie paisible à laquelle nous aspirions en venant ici.
 
Annonce d'Haytham pour vendre son four de boulanger relayée par une page Facebook.
 
Une autre annonce sur des pages Facebook de Syriens en Égypte. L'annonceur propose un "voyage" en Suède pour les familles syriennes pour 4 750 dollars (3 576 euros) avec "paiement à l'arrivée".
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.


Fermer