Interdiction de se moquer des JO de Sotchi, le "jouet de Poutine"

Dessins de l'artiste russe Vasiliy Slonov. L'image de droite est une vision cauchemardesque de la mascotte russe aux Jeux olympiques.
 
En Russie, on ne plaisante pas avec les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi. Après avoir interdit début juin une exposition satirique intitulée "Welcome ! Sochi 2014", les autorités russes ont limogé un directeur de musée qui a exposé quelques jours plus tard les peintures satiriques dans son musée.
 
Marat Guelman était un des organisateurs de la première exposition, organisée début juin à Perm, dans l’Oural, dans le cadre du festival culturel "Les Nuits Blanches". Mais les peintures signées Vasiliy Slonov n’ont pas plu au ministère de la Culture de la région qui a contraint les organisateurs à les décrocher. Pourtant quelques jours plus tard, Guelman décide de les exposer à nouveau, cette fois-ci dans le musée d’art contemporain de la ville, dont il était le directeur. Un acte de résistance qui lui a, cette fois-ci, valu d’être démis de son poste.
 
L’artiste de l’exposition Vasiliy Slonov qui a notamment caricaturé les mascottes des Jeux sur plusieurs de ses peintures, est, quand à lui, accusé d’avoir utilisé illégalement des symboles olympiques. Les autorités russes ont par ailleurs ouvert une enquête afin de déterminer si ces œuvres n’étaient pas "extrémistes". Les politiques ont répété que les Jeux olympiques sont une "fierté pour la nation", tandis qu’un sénateur a déclaré que l’œuvre de Slonov était "méprisante et humiliante envers le succès de la grande puissance".
 
Plusieurs autres manifestations artistiques ont été interdites à Perm dans le cadre du festival "Les Nuits Blanches" qui s’est terminé lundi. Un stand a été fermé après que ses organisateurs ont exprimé leur soutien à Slonov, de même qu’un autre où étaient exposées des photos de manifestations anti-Poutine. Enfin, des ateliers de création de pancartes satiriques – nouveau phénomène appelé le "monstrating"en Russie - ont été déprogrammés.
 
Contributeurs

"Les autorités se fichent de la réaction des habitants ; la seule chose importante, c’est la réaction de Poutine"

Marat Guelman est l’ex-directeur du musée d'art contemporain PERMM.
 
Dans ma carrière, il est déjà arrivé que des expositions soient perturbées par les autorités - surtout ces derniers 18 mois [depuis la réélection de Vladimir Poutine, NDLR]. Comme, par exemple, l’exposition "Rodina" ("La patrie") à Novossibirsk (capitale de la Sibérie) en mai 2012. D’abord, le maire avait décidé de l’exclure d’un musée local, puis, il a mis la pression sur les propriétaires d’une salle privée où l’exposition avait été déplacée. Nous avons tout de même pu la rouvrir dans un troisième lieu. De même, à Saint-Pétersbourg, on a tenté de nous empêcher de tenir l’exposition "Icons" [les œuvres exposées faisaient écho à des icônes religieuses, ce qui a attiré les foudres de nombreux orthodoxes, NDLR], mais nous l’avons tout de même fait et nous avons eu beaucoup de succès.
 
À Perm, nous avions déjà organisé des expositions bien plus satiriques que celle de Vasiliy Slonov. Mais j’ai l’impression que les autorités veulent faire de ces Jeux un thème sacré. Et ceci malgré les nombreux scandales de corruption que l’organisation de cet évènement soulève. Il y a peu, la Russie a adopté une loi pour "protéger les sentiments des croyants". À Perm, on dit déjà qu’il faudra bientôt adopter une loi pour protéger les sentiments de ceux qui croient aux Jeux olympiques !
 
Les autorités se fichent de la réaction des habitants, la seule chose importante, c’est la réaction de Vladimir Poutine. Et les Jeux olympiques, c’est son jouet préféré.
 
Vous pouvez toujours voir l’exposition de Vasiliy Slonov au musée de PERMM. Ils ne l’ont pas fermée une deuxième fois. Ça valait donc la peine d’insister! Désormais, le monde entier connaît cette exposition. Si j'étais à la place des autorités, je serais prudent avant de prendre cette décision, car finalement, c’est une bonne publicité.
 
 
J’aime particulièrement ce dessin, très révélateur: le visage de Staline derrière le masque de Mishka [la mascotte des JO de 1980 à Moscou, NDLR]. La Russie crie sur tous les toits "Welcome to Sochi", on invite tout le monde comme dans n’importe quel pays civilisé. Et en même temps, on est en train de créer un manuel d’histoire unifiée, où il n’y aura pas un mot sur les répressions de Staline. Les autorités sont persuadées que l’on peut faire cohabiter ces deux visages de la Russie.
 
Finalement, l’exposition ne porte pas sur Sotchi 2014 ; elle porte sur la dualité des autorités russes. D’un côté, on veut rester fidèle à la réputation de Staline et d’un autre on essaie de convaincre que nous faisons partie d’un monde démocratique.
 
 
Une balalaïka fondue avec une Kalachnikov.
Billet écrit avec la collaboration de Polina Myakinchenko, journaliste.
 


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