"Je suis policier brésilien et je soutiens les manifestants"

"Cette brigade est la vôtre", disent les policiers militaires aux manifestants à Recife le 20 juin. Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.
 
Si les brutalités policières sont régulièrement pointées du doigt depuis le début des manifestations au Brésil, ces policiers-là ont choisi de baisser la garde et ont rejoint le mouvement de contestation. Un choix entre solidarité et souci de soigner l’image des forces de l’ordre auprès de la population.
 
La police brésilienne est dans le collimateur des manifestants depuis le 13 juin, après que les premiers rassemblements de masse ont été réprimés à coups de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc, faisant une cinquantaine de blessés. C’est ensuite un reportage du journal "Folha" qui a achevé de mettre les Brésiliens en colère : une jeune journaliste, le visage tuméfié, y explique avoir été la cible de tirs de balles en caoutchouc et ajoute que, lors de leur violente intervention, les policiers cherchaient à cacher leur insigne pour ne pas être identifiés.
 
Pourtant, à mesure que le mouvement grandit, d’autres membres des forces de l’ordre ont voulu, eux, afficher leur solidarité avec les manifestants. Certains, en civil, ont rejoint les cortèges lors de leur jour de repos. Mais d’autres l’ont fait alors qu’ils étaient en service comme à Recife, jeudi, où des policiers militaires en uniforme ont déployé une banderole devant les manifestants sur laquelle était écrit : "Cette brigade est aussi la vôtre".
 
Vidéo publiée sur Facebook par Andreia Ribeiro.
 
Contacté par FRANCE 24, le secrétaire à la Défense de l’État de Pernambucano, Wilson Damázio, a affirmé que l’acte des policiers de Recife était "totalement justifié étant donné le caractère apolitique et pacifique des manifestations".
 
Dans d’autres États, des policiers ont été filmés en train de s’agenouiller devant les protestataires en signe de respect, jeter leurs armes au feu ou encore refusant de charger malgré l’ordre de leur commandant. Des réactions qui pourraient leur coûter cher. Pour exemple, dans l’État de Sao Paulo, un policier militaire déserteur risque de perdre définitivement son poste.
 
À Recife. Vidéo publiée sur Facebook par Luiz Tenorio.
 
Au Brésil, les corps de police se divisent en deux catégories principales présentes dans les 27 États : les policiers civils, en charge de la sécurité des personnes et exerçant les fonctions de police judiciaire, et les policiers militaires, dont les bataillons de choc sont chargés du maintien de l'ordre public.
 
Ces deux corps agissent dans le cadre des États. Le 19 juin, un corps d’élite de la police militaire fédérale, la Force nationale de sécurité publique, a été envoyé en renfort dans les villes où des heurts ont éclaté.
 
À Goiania, la police militaire a distribué des fleurs blanches pour soutenir les manifestants. Photo publiée sur Facebook par Selvo Alfonso.
Contributeurs

"Nous manifestons aussi pour que les policiers brésiliens soient vus d’un autre œil"

Thiago Herbert Tenório de Souza fait partie de la police militaire du Pernambouc, État du nord-est du Brésil. Il a participé aux manifestations dans la petite ville de Garanhuns.
 
Nous avons manifesté avec les autres protestataires pour attirer l’attention sur nos conditions de travail. Les policiers militaires ont un salaire très bas pour un métier à risques. Je suis payé 1870 reals (635 euros) et j'ai des primes qui varient en fonction des mois. Les salaires des policiers varient beaucoup en fonction des États : à Brasilia, ils sont payés 4500 reals hors primes (1530 euros). En février, des policiers de Rio et de Bahia avaient d’ailleurs bloqué le carnaval pour demander des hausses de salaire.
 
On a aussi des problèmes de matériel : par exemple, dans l’État du Pernambouc, on manque cruellement de véhicules. Et avec seulement 20 000 officiers, il est très difficile de couvrir les 98 000 km2 et assurer la sécurité de huit millions d’habitants !
 
Le 17 juin, la vidéo de six policiers militaires s'acroupissant avec les manifestants a été l'une des vidéos les plus relayées sur les réseaux sociaux. Vidéo publiée sur YouTube par Cauê Fantone.
 
Manifester, c’est aussi l’occasion pour nous de montrer que la police fait partie intégrante de la société et n’est pas opposée aux citoyens. Beaucoup de Brésiliens nous voient comme le symbole de l’oppression, notamment à cause des événements du passé [la méfiance envers la police brésilienne peut s’expliquer par son rôle lors de la dictature militaire entre 1964 et 1985, période durant laquelle les forces de l’ordre pouvaient arrêter et emprisonner tout suspect sans jugement, NDLR]. Ils ont l’impression d’une police vieillissante, dont la plupart des membres étaient là du temps de la dictature militaire.
 
"Les médias n’ont montré qu’une part contestable de la réalité"
 
La répression des manifestations n’a fait que dégrader encore cette image. Mais, à la décharge des policiers qui doivent faire face aux casseurs, il est impossible de cibler uniquement les responsables dans de tels moments. C’est pour cela que les manifestants ont l’impression que la police réprimande injustement une majorité à cause d’une minorité délinquante. Je reproche d’ailleurs aux médias de prendre ces excès, évidemment contestables, pour des généralités.
 
Est-ce que j’aurais agi de la même façon que ces policiers qui ont jeté leur arme ou fait défection ? Je n’en ai aucune idée. Dans mon État, pour un tel comportement, je risquerais entre 11 et 30 jours de prison et j’aurais été définitivement démis de mon poste. Les policiers militaires ont conscience que parfois, les ordres sont absurdes.  C’était un acte de courage.
 
Cet article a été écrit en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.


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