Coût de la vie et corruption : les Brésiliens en ont ras-le-bol

Lundi, ils étaient près de 250 000 Brésiliens à défiler dans les rues. Photo publiée sur BHnasRuas.
 
Depuis le week-end dernier, le Brésil a connu ses plus grandes manifestations en 20 ans, avec plus de 200 000 personnes dans les rues des principales villes du pays. À l’origine de ce mouvement de contestation, une augmentation du prix des bus. Mais nos Observateurs expliquent que le ras-le-bol est beaucoup plus profond.
 
Mercredi 19 juin, le gouverneur de l'Etat de Sao Paulo et le maire de Rio ont annoncé la baisse des prix des tickets de bus, à l'origine de la grogne sociale. Malgré cette annonce, les manifestations se sont poursuivies hier, notamment à Rio et à Fortaleza où l'équipe de football du Brésil rencontrait le Mexique pour un match de Coupe des Confédérations.
 
Selon le journal Folha, 77% des habitants de Sao Paulo soutiennent les manifestations.
 
Merci à tous nos Observateurs brésiliens qui ont répondu à notre appel à témoignage. Si vous êtes au Brésil, n’hésitez pas à donner votre analyse dans les commentaires ou à nous envoyer vos images pour suivre ces manifestations à observers@france24.com.

"Nos systèmes de santé et d’éducation publics sont catastrophiques"

Erika Ferrari da Silva est médecin à Sao Paulo.
 
Le Brésil a fait le choix d’un système de santé libéral : ceux qui ont des mutuelles privées voient leurs soins médicaux garantis, mais il faut souvent souscrire à deux ou trois pour être totalement couverts ! Pour ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent, ce sont les hôpitaux publics. Ces derniers sont mal équipés mais en plus, il y a des listes d’attente pour être soigné ! [en janvier 2013, le réseau de santé public de Sao Paulo avait 661 000 demandes de soin en attente]. Nous avons des docteurs, mais nous n'avons pas de bonnes conditions de travail, et notre gouvernement fait appel à des médecins étrangers, qui viennent principalement de Cuba et qui sont d'accord pour travailler dans ces conditions [le 6 mai, Dilma Rousseff a annoncé que le gouvernement brésilien allait embaucher 6000 docteurs Cubains dans les régions périphériques des grandes villes ]. Et le problème, c'est qu'il n'y a pas d'examen pour valider où non s'ils ont les compétences suffisantes pour travailler au Brésil !
 
L’éducation publique est également en sous-effectif : beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école parce qu’il n’y a pas assez de place dans les établissements d’État [en 2012, 20% des enfants entre 4 et 5 ans n’ont pas pu entrer en classe de maternelle faute de place]. Comme pour les docteurs, il y a une crise des vocations chez les professeurs parce que les salaires sont insuffisants [un professeur d’école brésilien gagne 1000 reales (345€) en moyenne].
 

"L’inflation est telle que le coût de la vie a explosé"

Michael Sasso est un artiste-peintre qui habite à Rio de Janeiro.
 
De façon générale, le prix des services mais aussi de la nourriture a augmenté depuis la fin de l’année dernière. Le cas le plus représentatif, c’est le prix de la tomate qui a augmenté de 300%. On a d’ailleurs beaucoup de restaurants italiens qui ont supprimé de leurs cartes les plats avec des tomates [sur l’année précédente, l’inflation au Brésil était d’un peu plus de 5%]. Si elle est toujours positive, notre croissance s’est effondrée [de 7,5% du PIB en 2010, 0,9% en 2012 et une prévision de 2,7% en 2013]. On est inquiets de voir le Brésil à la traîne derrière les autres grandes puissances émergentes comme l’Inde ou la Chine.
 
Le sentiment, c’est qu’on paye plus que ce qu’on devrait. Et le symbole de tout ça, ce sont les bus, qui sont obsolètes mais de plus en plus chers. À chaque fois que je monte dedans, j’ai l’impression d’être un bœuf qu’on emmène à l’abattoir !
 
[Notre Observatrice Erika s’est livrée à un calcul pour montrer l’impact de la hausse du prix du billet de bus de 3 reales (1€) à 3,20 reales (1,10€) dans sa ville : avec un salaire de base de 678 reales en moyenne (232€), et une moyenne de vingt voyages par mois, son transport lui coûte 128 reales (43€) par mois, soit 20% de son salaire !]

"Les prix de l’immobilier ont été multipliés par plus de quatre"

Adilson habite en banlieue de Rio.
 
Le lendemain de l’attribution de la Coupe du monde et des Jeux olympiques au Brésil, le prix de l’immobilier a explosé. On payait 1 200 reales (412€) par mois pour un appartement d’une quarantaine de mètres carrés à Ipanema, une banlieue riche de Rio. Aujourd’hui, ça coûte 5 000 reales (1 719€). Même un taudis aujourd’hui est hors de portée financièrement ! On s’est aligné sur les prix européens.
 
Les agences immobilières qui louent ces appartements ne négocient plus qu’avec des Européens installés au Brésil ou qui vont venir pour la Coupe du monde et les Jeux olympiques pour faire des affaires. À cause de ces compétitions, le Brésil connaît un processus de gentrification : beaucoup de mes amis n’ont plus les moyens de vivre dans certains quartiers auparavant destinés à la classe moyenne et doivent trouver un logement en banlieue plus éloignée.
 

"On ne comprend pas ce que fait le gouvernement avec l’argent public"

Bruno Carneiro Santiago est géographe à Salvador de Bahia.
 
Le système de transport public brésilien est dans un état déplorable. Dans les années 1960, le gouvernement a commencé des travaux importants pour moderniser le réseau routier. Malheureusement, il n’y a pas eu suffisamment de nouvelles voies ferrées ou de liaisons de transport maritime, ce qui explique le retard considérable de beaucoup de régions. Il y a six métros au Brésil [à Rio, Brasilia, Fortaleza, Terersina, Porto Alegre et Sao Paulo] mais ils sont toujours bondés. Le Brésil paie le manque d’investissement dans ses infrastructures de transports, et cela joue directement sur le prix des produits.
 
À côté de ça, on a l’impression que les projets de construction de stade pour la Coupe du monde de football n’ont aucune logique. Des stades ont été construit à Brasilia, Cuiaba ou Manaus, à des endroits où il n’y a aucune équipe de football professionnelle capable de financer les coûts d’entretien de ces édifices. On ne comprend vraiment pas pourquoi de telles sommes sont allouées à la Coupe du monde, et pas à la modernisation de nos services de transports, d’éducation ou de santé [la Coupe du monde coûterait environ 11 milliards d’euros à l’Etat brésilien, soit 163% de plus que la somme initialement prévue].
 
 

"On a besoin d’un grand coup de balai chez nos hommes politiques"

Luiz Lucena est étudiant à Recife.
 
Durant les derniers mois, on a eu une succession de scandales politiques. On a le sentiment que les hommes politiques ne s’intéressent au peuple que lors des élections. Et le pire, c’est que ce sont toujours les mêmes que l’on retrouve à la tête des instances d'État : l’actuel président du Sénat, Renan Calheiros, avait démissionné en 2007 après une affaire de corruption, mais il a pourtant été réélu en 2013. Le président de la Commission Constitution et Justice du Congrès brésilien, José Genoino, est un ancien membre du gouvernement impliqué dans le «scandale des mensualités», l’un des plus gros scandales des dix dernières années au Brésil. Des exemples comme ça, il y en a des dizaines.
 
Les conflits d’intérêt sont aussi monnaie courante : le meilleur exemple c’est Blairo Maggi , un entrepreneur dans l’agro-industrie lauréat du "Prix de la honte" de Greenpeace en 2006 pour son implication dans la destruction de la forêt amazonienne, et qui pourtant est président du comité environnement au Sénat brésilien. Si on ajoute à ça des projets de loi incroyables, comme la PEC 37 qui prévoit de restreindre les possibilités d’enquête sur les agents de l’Etat, on comprend pourquoi les Brésiliens en ont assez de voir toujours les mêmes hommes politiques corrompus. On a besoin d’un grand coup de balai.


Fermer