Les artistes égyptiens vent debout contre l’"islamisation" de la culture

Des artistes rassemblés devant le siège du ministère de la Culture. Photo postée mercredi sur le blog Egyptian Chronicles.
 
Des dizaines d’intellectuels et artistes égyptiens occupent depuis plusieurs jours le siège du ministère de la Culture au Caire pour exiger le départ du nouveau ministre accusé de vouloir "islamiser" le secteur.
 
Professeur de montage à l’Académie du cinéma du Caire et proche de la Confrérie des Frères musulmans, Alaa Abdel Aziz a été nommé début mai à la tête du ministère de la Culture par le président Morsi, officiellement pour "lutter contre la corruption".
 
Manifestation devant le siège du ministère de la Culture.   
 
Dès sa prise de fonction, le nouveau ministre a limogé la directrice de l’Opéra du Caire, le responsable de la direction des Arts plastiques et de celle du Livre, provoquant la colère de nombreux intellectuels qui ont entamé début juin un sit-in devant et à l’intérieur du bâtiment du ministère au Caire pour réclamer son départ.
 
En signe de protestation, des responsables du secteur ont en outre démissionné, notamment le directeur du Conseil général pour la Culture égyptiennen Saeed Tawfik qui accuse les autorités de "frériser" l’expression artistique.
 
Mardi, la tension était montée d’un cran avec l’arrivée de dizaines de supporters du président Morsi au siège du ministère, dans le quartier huppé de Zamalek, pour déloger les manifestants. Les deux camps se sont affrontés à coups de jets de pierres, faisant plusieurs blessés légers. Massivement déployée autour du bâtiment, la police est intervenue à temps pour séparer les deux camps et empêcher que la situation dégénère.
 
Les partisans des Frères musulmans ont organisé hier une contre-manifestation qui a tourné à l'affrontement avec les artistes.
 
Premier touché par les mesures du nouveau ministre de la Culture, le personnel du prestigieux Opéra du Caire est lui entré en grève illimitée dès l’annonce début juin du limogeage de sa directrice, Ines Abdel Dayem, une flûtiste réputée. Dimanche dernier, les danseurs de la Troupe du Ballet du Caire, ont présenté "Zorba" dans la rue pour défier le ministre et narguer un membre du Conseil de la Choura (chambre haute du Parlement) qui a réclamé la suppression du ballet sous prétexte qu’il incitait à la débauche. Une première qui a suscité une vague de sympathie sur les réseaux sociaux égyptiens.
 
La troupe du ballet de l'Opéra du Caire a joué "Zorba" en pleine rue dimanche dernier pour narguer le ministre de la Culture.
Contributeurs

"Ce régime considère la culture comme impie, nous voulons son départ"

Abdeljalil Chernoubi est un jeune auteur égyptien coordinateur du "Front de la création", un collectif d’artistes et intellectuels opposés au pouvoir des Frères musulmans.
  
Le pouvoir dit vouloir lutter contre la corruption mais les responsables des directions culturelles que nous soutenons ont été limogés sans aucun motif. S’ils sont soupçonnés de corruption, pourquoi les autorités n’ont-elles pas ouvert des enquêtes?
 
Nous sommes environ 200 personnes à camper ici tous les jours, mais hier [mardi] des dizaines d’artistes et citoyens nous ont rejoints pour nous soutenir car des responsables du courant salafiste, ainsi que des proches des Frères musulmans, comme Ahmad Al-Mogheer, ont menacé de venir ici pour nous déloger par la force. Ils ont mis leur menace à exécution mais la police est venue les chasser. Nous avions prévenu la veille dans un communiqué que le président Morsi serait tenu pour responsable de toute agression qui serait commise à notre encontre parce qu’il n’a pas dénoncé les nombreux appels lancés par les intégristes à nous chasser par la force d’ici.
 
Le président Morsi a dépêché un représentant, Imed Abdelghafour, pour parlementer avec nous lundi, mais nous avons refusé de le recevoir car pour nous le départ de ce ministre n’est pas négociable. Le nouveau ministre est un illustre inconnu sur la scène intellectuelle qui n’a jamais rien accompli de notable dans le domaine de la culture. Sa nomination traduit non seulement une absence de vision pour ce secteur mais aussi la volonté du régime de museler l’expression artistique, que les Frères musulmans considèrent comme impie même s’ils s’en défendent.
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