Récit d’un pillage surréaliste le jour de la prise de Bangui

Photo du coffre-fort de l'ONG après le passage des hommes de la Seleka.
 
Dimanche 24 mars. Après trois jours de combats, les rebelles de la Seleka prennent Bangui, la capitale de la République centrafricaine. Commencent alors des pillages qui visent notamment les ONG internationales et les associations nationales. Parmi ces organisations, il y a celle de notre Observatrice. Elle raconte cette journée de tension, où l’absurde se mêle à la peur.
 
Trois jours plus tôt, les rebelles de la Seleka ont repris les armes. Les accords de Libreville, signés le 11 janvier 2013, avaient pourtant abouti un cessez-le-feu entre leurs soldats et les forces du régime de François Bozizé, ainsi qu’à la formation d’un gouvernement de coalition nationale, avec des ministres issus de la Seleka.
 
Mais les rebelles, estimant que les accords ne sont pas respectés, lancent le 17 mars un ultimatum de 72 heures au gouvernement. Ils réclament, entre autres, la libération des prisonniers politiques, le départ des forces sud-africaines du pays et la levée des barrages. Si ces conditions ne sont pas respectées, alors ils reprendront les armes.
 
C’est chose faite le 21 mars. Les rebelles avancent rapidement, sans rencontrer beaucoup de résistance. Les localités tombent les unes après les autres. Le lendemain, ils prennent Damara, une ville située à 75 km de Bangui. "Le dernier verrou" avant la capitale vient de sauter.
 
Contributeurs

"On arrive à dialoguer mais on sent que la situation peut rapidement dégénérer"

 
Camille Bargain est membre d’une ONG humanitaire française basée en République centrafricaine.
 
 
J'arrive à Bangui le 23 mars. Normalement, je suis basée à Kabo, près de la frontière tchadienne. Mais des rumeurs faisaient état de risques de violences sexuelles contre les femmes blanches. Bien que mon organisation travaille avec la Seleka qui est bien installée là-bas, j'ai préféré partir. À Bangui, notre ONG est située dans un quartier de classe moyenne, où la population nous voit plutôt d’un bon œil. Nous nous y sentons en sécurité.
 
Dans la capitale, la tension est palpable. Mais nous savons qu’en cas d’alerte, l’armée française viendra nous évacuer. L’ambassade nous abreuve de SMS pour nous dire de rester chez nous, d’attendre les instructions.
 
Dimanche matin, vers 7h30, nous entendons des tirs de mortiers et d'armes légères. Avec mes deux collègues et le gardien, nous nous calfeutrons dans l’habitation proche de nos bureaux. Une heure plus tard, notre portail est défoncé. Nous prévenons l’ambassade qui nous répond qu’elle ne peut rien faire. Alors, pendant deux heures, nous écoutons la mise à sac de nos bureaux, en espérant que les pillards ne viendront pas nous chercher là où nous sommes. Pas de chance, ils finissent par approcher et tirent sur les portes. On leur crie : "Ne tirez plus, on sort !" Et là, ils nous disent bonjour en nous serrant la main…
 
"Il y en a un qui se goinfre de gâteaux et de Dragibus qu’il nous a volés"
 
Ils sont une dizaine de soldats de la Seleka. Ils nous expliquent qu’ils ne nous veulent pas de mal, qu’ils viennent juste nous dépouiller. Argent, ordinateurs, téléphones, véhicules, tout y passe, dans un brouhaha de français, de sango et d’arabe. L’ambiance est très étrange. On arrive à dialoguer mais on sent que la situation peut rapidement dégénérer. On coopère au maximum en espérant les voir partir plus vite, mais eux semblent apprécier la visite. Il y en a même un qui se goinfre de gâteaux et de Dragibus qu’il nous a volés. Son chef lui arrache des mains, lui colle une baffe et l’engueule en lui disant qu’ils ne sont pas là pour tout piquer.
 
Mais je ne suis pas rassurée. Nous sommes deux femmes au milieu de dix soldats et j'ai peur qu'ils dérapent.
 
Ils finissent par partir… avant de revenir une demi-heure plus tard. Ils s’excusent presque de nous avoir pillés. Ils nous disent qu’ils ont pris nos véhicules simplement pour faire quelques courses, qu’ils nous les rapporteront après – ce qu’ils ne feront pas. Ils nous rendent même une cocotte-minute qu’ils nous ont fauchée lors de leur premier passage.
 
"Je me dis que le pire peut arriver"
 
Nous allons nous réfugier dans une ONG voisine. Mais vers 16h, un général de la Seleka appelle : "Dans dix minutes, les soldats viendront vous piller". Les pillages contre les organisations internationales semblent donc vraiment organisés, mais je n’en sais pas davantage.
 
Là, je suis franchement angoissée. Mes nerfs commencent à lâcher. La nuit tombe dans une heure et demie, les soldats ont combattu toute la journée, on sait qu’ils ont pris de l’alcool partout où ils sont passés, je me dis que le pire peut arriver.
 
Heureusement, un blindé de l’ONU vient nous exfiltrer. Après deux jours passés à leur siège, nous finissons par être évacués à Yaoundé, au Cameroun.
 
Nous sommes rentrés à Bangui ce matin. Malgré les promesses de désarmement des autorités, la ville est loin d’être sécurisée. Il y a des tirs avant et après le couvre-feu et d’autres, plus sporadiques, pendant la journée [des détonations ont retenti pendant notre conversation]. Et les pillages continuent. On a appris que nos bureaux ont encore été visités il y a deux jours. Mais il n’y avait plus rien à prendre.
 
 
Billet écrit en collaboration avec François-Damien Bourgery, journaliste à France 24
 


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