Une fête populaire tourne au conflit social dans le sud algérien

Heurts entre policiers et manifestants , mardi 26 mars à Ghardaïa. Photo via Khodir Sekouti
 
La fête annuelle du tapis de Ghardaïa, qui célèbre l’artisanat typique de cette région du sud de l’Algérie, n’est pas cette année du goût de tout le monde : la jugeant trop coûteuse au regard des difficultés économiques que connaît la ville, des militants des droits de l’Homme et des chômeurs ont manifesté mardi 26 mars lors du défilé d’ouverture, jusqu’à ce que leur mobilisation soit violemment réprimée par les forces de l’ordre. 
 
Les versions sur le déclenchement des violences divergent. Si certains affirment que les chômeurs et les militants qui s’étaient donné rendez vous sur l’avenue de l’Emir-Abdelkader, où la procession devait défiler, ont été les premiers à ouvrir les hostilités, notre Observateur qui participait au rassemblement affirme que c’est la police qui à charger en premier les manifestants après quelques minutes. Les autorités locales ne se sont pour l’heure pas exprimées sur ces incidents.
 
Vidéo des affrontements, lors de la charge des forces de l'ordre. Via Fekhar Kameleddine.
 
 
Plusieurs manifestants ont été arrêtés. Selon le journal indépendant "Liberté", ces arrestations ont déclenché la colère de certains jeunes, qui sont venus en découdre avec la police. Résultat, selon le quotidien, des banques ont été vandalisées, des arbres arrachés et des cabines téléphoniques détruites.
 
La province de Ghardaïa est classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982, notamment pour la richesse de son artisanat et de ses tapis typiques en poil de mouton. La Fête du tapis de Ghardaïa, qui tient cette année sa 46e édition jusqu’au 30 mars, est réputée pour être le rendez-vous annuel des meilleurs tisserands de la région et d’Algérie.
 
 Heurts entre policiers et manifestants , mardi 26 mars, à Ghardaïa. Photo via Khodir Sekouti
 
Contributeurs

"La Fête du tapis est un gaspillage car elle est financée par les impôts de ceux qui souffrent"

Khodir Sekouti a 40 ans et vit à Ghardaïa. Il est entrepreneur et militant de la Ligue des droits de l’Homme. Il a participé à la manifestation.
 
Nous nous opposons à la tenue de cet évènement cette année. Certes, il ramène de l’argent dans un secteur, mais il coûte au final très cher à tout le monde : le budget est de 190 millions de dinars (environ 1,9 million d’euros). Ces dépenses sont pour nous du gaspillage qui retarde le traitement de plusieurs problèmes structurels.
 
D’abord, la région est frappée par un chômage massif [il n’existe pas de chiffres pour la région. Selon les pouvoirs publics algériens et le FMI, 21,5 % des moins de 35 ans sont sans emploi, contre environ 10 % pour l'ensemble de la population.] Les postes dans les grandes entreprises pétrolières ou minières, qui sont nombreuses dans le sud de l’Algérie, sont très rarement attribués aux jeunes de notre région qui ont pourtant les qualifications adéquates, mais sont pris par des gens qui ne sont pas d’ici, car en Algérie, le clientélisme, le piston et le 'réseautage' sont généralisés.
 
Par ailleurs, il y a eu à Ghardaïa d’énormes inondations en septembre 2008 . La municipalité avait promis de dédommager les habitants. Certains devaient obtenir un nouveau terrain et jusqu’à 1 million de dinars (environ 10 000 euros). Mais l’argent se fait toujours attendre. Deux mille logements ont été construits, qui devaient revenir aux sinistrés, mais au final, ce sont beaucoup de nouveaux arrivants dans la région qui en ont profité, et on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a eu du piston [en 2011, une partie seulement des logements avait été attribuée].
 
La Fête du tapis nous apparaît d’autant plus comme du gaspillage qu’elle est intégralement financée par la ville et donc par les impôts de ceux qui souffrent de ces injustices. C’est pour cela que nous avions organisé mardi un sit-in pacifique sur le chemin du défilé d’ouverture. Nous étions environ une vingtaine de militants de la LDH, et une soixantaine de chômeurs se sont joints à nous. Nous sommes arrivés vers 9h du matin. À peine dix minutes après le début de la manifestation, la police a commencé à charger et ça a dérapé : les policiers ont utilisé des gaz lacrymogènes, ont tiré avec des balles en caoutchouc et j’ai même retrouvé la douille d’une vraie balle – qui n’a heureusement touché personne. Nous avons dû utiliser les chaises disposées pour l’ouverture de la fête pour nous défendre.
 
Il y a eu des blessés, avec des hématomes au niveau des yeux et du front. On les a soignés nous-mêmes, car s’ils s’étaient rendus à l’hôpital, ils auraient été très certainement cueillis par la police.
 
Douilles de balles en caoutchouc et d'une vraie balle. Photo via Khodir Sekouti
 
D’autres manifestants ont été embarqués, dont le président de notre section de la LDH, nous sommes sans nouvelles d’eux depuis. Une commission doit se tenir et décider de leur sort. S’ils ne sont pas libérés, nous retournerons manifester.
 


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